Le triplé solitaire

                                             

 

On fêtait tristement Noël, dans une maison isolée des environs de Creney et autres lieux. Il y avait là le Pé, revenu en permission pour deux jours et encore engoncé dans son uniforme, le calot glissé dans la patte de la veste, la Mé, toute frêle dans sa blouse neuve, et la Mamé, tablier bleu nuit à fleurs outremer sur une jupe et un corsage du même tissu, qui touillait son bœuf mironton dans la grande cocotte posée sur la cuisinière. Pas un plat de fête, c’est vrai. Il faut dire qu’on était en 1939, que le Pé avait été mobilisé « dans la ligne Machinot » dès le 3 septembre, pile poil au lendemain de son mariage, et que les deux femmes avaient bien du mal à faire vivre la petite ferme sans les bras robustes du Pé.

Il y avait aussi le Papé, toujours jeune et souriant avec sa belle moustache, posé sur la cheminée, avec la croix de guerre épinglée dans le cadre de la photo. Le Papé, c’est le 9 novembre 1918 qu’il les avait quittés, au lendemain d’une permission pendant laquelle il avait très peu dormi, trop heureux de retrouver la Mamé après des mois de guerre. Vacherie d’obus boche ! On n’avait rien retrouvé de lui ni de ses copains, et ce n’est qu’à la Chandeleur suivante que la Mamé s’est avisée qu’il lui avait quand même laissé un souvenir, un petit quelque chose qui allait donner le Pé, venu au monde le 14 juillet 1919, un anniversaire qu’on ne risque pas d’oublier.

Après le dessert - un biscuit de Savoie un peu raplati – la Mé prit tendrement le Pé par le cou et lui murmura : « Tu sais, j’ai quand même un cadeau pour toi, là, encore tout petit, tout petit, un souvenir de la nuit de noces ! » Imaginez les cris de joie du Pé et de la Mamé, et l’empressement à déboucher une bonne bouteille de cidre pas très doux que le reste du biscuit aida à faire passer. Hélas, le Pé devait reprendre le train dès le lendemain à la halte de Creney, et les femmes ne pouvaient s’empêcher de penser : « Pourvu qu’il ne lui arrive pas comme au Papé » ! Mais il sentit leur inquiétude et s’empressa de les rassurer.

N’ayez point crainte, leur dit-il, La ligne Machinot, c’est du costaud, y peuvent venir avec leurs chars, on a des canons partout et des murs épais. Et pis d’abord, y peuvent pas y venir, vu qu’y z’ont fait une barrière de leur côté pleine de beton et de barres de fer, la ligne Ziguefritte qu’y z’appellent ça, que même une charrette à âne passerait pas à travers.

- Et quéque vous y faites, dans vot’ Machinot ?

- On surveille. Moi que j’ai d’bons zyeux, je grimpe pour zieuter, et l’ieutenant qui sait bien écrire, y note ce que j’y dis que je vois.

- Et quéque tu y dis que tu vois ?

- Ben, par exemple, pas plus tard que y’a huit jours, j’ai vu un fridolin avec son fusil, y m’a tiré la langue, alors j’y ai dit, au ieutenant, et il a écrit. Et pis, le lendemain, y z’étaient trois, les fridolins, et y s’sont tournés et y m’ont montré leur cul, alors j’ai dit et il a noté. Après il envoie ça au pitaine et le pitaine y transmet au colon. C’est ben organisé.

Après une nuit mouvementée comme il se doit, notre pauvre Pé est donc reparti zieuter les langues tirées et les culottes baissées. A la maison la vie continuait tant bien que mal, avec les deux vaches à traire, le bois à fendre. En prévision de l’arrivée du petit ou de la petite, la Mamé avait entrepris de détricoter un pull-over tout neuf du Papé, vert épinards, tiré de la naphtaline, pour confectionner une layette aux mesures de celle du Pé, conservée en souvenir malgré son mauvais état. A la permission suivante, le Pé s’empressa de prendre des nouvelles du ventre de la Mé. Comme il s’étonnait du volume impressionnant, la Mamé proposa de demander l’avis de l’Odette : « C’est elle qui t’a mis au monde, c’est une femme qui sait, elle nous dira ». Plus toute jeune, la spécialiste promena des mains calleuses sur le ventre, y posa une oreille poilue et affirma :  « Pour moué, y s’raient ben deux, là-d’dans ». Et le Pé repartit chez Machinot avec la nouvelle qui lui remuait le ciboulot, tandis que la Mamé persuadée que deux seraient plus petits qu’un seul entreprit de détricoter la layette neuve pour en produire deux exemplaires à la bonne mesure supposée.

A la Chandeleur, la Mé et la Mamé avaient convié l’Odette à manger les crêpiaux avec elles : il est toujours bon d’entretenir l’amitié avec des personnes qui peuvent être utiles. Quand elle eut le ventre bien plein, l’experte proposa d’examiner celui de la future mère. Et quel ventre ! « Ah ça, y s’raient p’t’ête trois, pour t’nir autant d’espace » ! Stupeur de la Mamé, se voyant défaire son ouvrage pour créer trois exemplaires encore un peu plus petits.

Dès le lendemain, la Mé décida de prévenir son homme au plus vite : avec trois p’tits bout à s’occuper, il ne serait point de trop à la maison pour aider, surtout qu’avec le printemps il y a bien à faire dans les champs. Le Pé fut bien embarrassé quand le lieutenant lui tendit l’enveloppe : « C’est que, mon ieut’nant, j’savons point trop ben lire, Vous pouvez t’y m’aider » ? Charitable, le lieutenant ouvrit l’enveloppe de la pointe de son couteau, sourit en voyant une carte postale d’un autre temps montrant la gare de Creney avec une locomotive préhistorique, et lut : « Mont povre tit omme l’Audète a venu mangé les creppes et elle a dit comme sa qu’j’aurions trois nenfants dedans mon ventre, avé la Mamé coman con va fère pou labourer l’chan, y fot dire à ton cheffe con a bessoin de toit et qui doit te libéré toute suite ».

Te libérer, qu’il a fait le lieutenant, comme tu y vas, tu sais bien qu’on est en guerre. La France a besoin de toi pour surveiller les boches. Et puis, qu’est-ce que tu avais besoin de lui en faire trois d’un coup, à ta femme ?

- Mais, mon ieutnant, j’ons point fait esseprès d’en faire trois, on a fait ça juste une fois pour la nuit de noces et le lendemain j’montions déjà dans l’train pou v’nir ici,

- Juste une fois, mon gars ? Mais alors, y’en a deux qui sont pas de toi, à tous les coups. Quand le chat n’est pas là les souris dansent !

Je vous laisse à penser dans quel état il était, le Pé, après la mauvaise blague du lieutenant. Et puis comment imaginer que c’était une blague, venant d’un gradé qu’avait été premier du canton au certificat ? On vit le pauvre homme dépérir jour après jour, nuit après nuit, se demandant qui pouvait être le père des deux autres, et même, si deux autres pères étaient passés par là. Quand son chef lui demandait ce qu’il voyait chez les frisés, à chaque fois il répondait mystérieusement : « Y’en a-t-y un ? Y’en a-t-y deux ? J’m’en vas leur casser la gueule, tu vas voir ça » ! Tant et si bien qu’au bout d’un mois le lieutenant décida d’envoyer le Pé devant le major, qui vit arriver un gas au teint gris et aux yeux rouges dont il ne put rien tirer d’autre que  : « Y’en a-t-y un ? Y’en a-t-y deux ? J’m’en vas leur casser la gueule, tu vas voir ça » ! Impossible de compter sur un tel soldat pour arrêter l’ennemi en cas d’attaque. Le Pé fut donc réformé. Aussitôt débarqué à la halte de Creney, il fonça à la maison, et sans même lui faire la bise, il posa l’oreille contre le ventre de la coupable et demanda : « Comben donc qu’vous êtes, là d’dans » ? mais un occupant du ventre sans doute surpris par cette grosse voix encore inconnue lui donna un coup dans la joue. Il poussa un cri, la Mé aussi poussa un cri, puis un, puis un. Pas de doute, les contractions annonçaient la sortie prochaine des triplés.

« Cours quérir l’Odette », cria-t-il à la Mamé. Et dans sa tête la question tournait en rond : L’un était à lui, c’est certain, mais comment le reconnaître, et de qui étaient les deux autres ? L’obstétricienne rurale mit un peu de temps à arriver, et elle découvrit que le travail était déjà commencé, mais ça s’annonçait mal : la tête en position de sortie semblait particulièrement grosse. Le Pé fonça à l’étable, en revint avec une petite longe à attacher les veaux et dit : « La Mamé, verse-moi de l’huile sur les mains, j’m’en vas y ficeler les pattes de d’vant comme on fait pour les viaux, faudra bien qu’y sorte, celui-là, et qu’il laisse le passage pour les autres » ! Mais comme la Mé se mit à hurler encore plus fort que pendant les contractions, l’Odette eut enfin la bonne idée : « On va point y arriver tout seuls, faut l’emmener à l’Hôtel-Dieu, y z’ont un médecin qui sait faire »,

- Mais comment ? Avec le vieux cheval, y’en a pour ben deux heures !

- Y’a le Séveryn qu’est en train de charger un veau chez vos voisins, avec son camion ça ira plus vite.

Pour aller vite, ça a été vite. Le veau était déjà chargé, le Séveryn en train de boire la goutte pour sceller le marché. En trois minutes, il avait vidé son verre, démarré, aidé à charger la Mé à côté du veau, et les voilà partis, lui devant, la Mé, le Pé et le veau à l’arrière, et c’était à qui crierait le plus fort, du veau ou de la Mé, surtout en prenant les virages du Pont Hubert sans même ralentir pour ne pas perdre l’élan de la descente. Un quart d’heure plus tard ils étaient à l’hôtel-Dieu, encore un quart d’heure et le bon docteur attaquait la césarienne : chloroforme, bistouri, couture… et mesures, pesée, photo, pour enregistrer l’arrivée d’un petit mâle, tout seul, mais d’un gabarit exceptionnel.

A cette époque on ne renvoyait pas la mère dans ses foyers au bout de deux jours. Le Pé prit le temps de câliner sa femme encore pas bien vaillante mais libérée d’un fameux poids, de poser un regard admiratif sur ce fils unique aussi costaud malgré ses trois semaines d’avance. C’est tout joyeux qu’il rentra à pied jusqu’à la maison : non seulement il aurait plus tard un commis robuste pour travailler avec lui, mais il n’aurait point besoin de casser la gueule à un ou deux inconnus.

« C’est un gars, un seul, cria-t-il en se jetant au cou de la Mamé, un beau gaillard, onze livres 750 !!! Et la Mé va bien .»

La Mamé poussa un soupir de soulagement, mais une pensée lui fit faire aussitôt la grimace : il allait falloir démonter encore un coup tout son tricot !