Le vitrail disparu

                                             

« Voilà une magnifique Sainte Marguerite ! Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir en dessous ? » se demandent les connaisseurs en visitant l’église de Creney. Et en effet, parmi les magnifiques vitraux du XVIème siècle qui rendraient jalouses bien des cathédrales de France, il en est un dont ne subsiste que la partie supérieure, la plus grande partie étant maintenant occupée par un vitrail moderne d’un goût discutable. Comme l’église de Creney était à cette époque confiée à l’hôtel-Dieu Saint Nicolas de Troyes, une exploration minutieuse des archives de cette institution s’imposait, dans l’espoir d’y trouver des réponses. Et effectivement, la série 43 H allait apporter la révélation que nous vous livrons ici.

Avec l’aide des conservateurs des Archives, nous avons appris que le 8 mars 1612 il avait été décidé de déposer les « ymages honteuses rapportant le passage de Jean d’Arc en notre paroisse, pour le fait qu’iceluy y était portraicturé dévestu en état d’épectase ». Jeanne d’Arc, voilà effectivement ce que pouvait représenter cette verrière, puisque Sainte Marguerite avait demandé à la jeune bergère de sauver la France, avec Saint Michel et Sainte Catherine. Et qui mieux que Sainte Marguerite pouvait être associée à notre patriotique Pucelle, puisque cette pure jeune fille reconnaissant le diable dans le charmant jeune homme qui lui faisait la cour avait refusé les avances du godelureau. Et le diable, puisqu’effectivement c’était lui, s’était transformé en un énorme dragon pour l’avaler toute entière. Elle avait alors sorti un crucifix de la poche de son tablier et, de l’intérieur, avait fendu le ventre du Malin pour en sortir, ce que montre notre vitrail. Mais les écrits de 1612 posent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses, puisqu’ils parlent clairement de Jean, iceluy, toutes mentions d’un personnage masculin tandis qu’un des sens du terme « épectase » indique pourquoi il est question d’ »ymages honteuses ». Il fallait donc continuer notre voyage dans le temps pour y voir plus clair. Et c’est un document daté de mars 1520 qui allait apporter d’autres réponses.

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Il y est dit que Jehan Etrapote, Jehan Patricot, Jeanne Ableuzrie, Jean Charibot, Jeanne Nicande, nés natifs de Creney, tous clercs de Saint Nicolas âgés de nonante ans en ce jour de la Saint Jean de Dieu 8 mars 1520, ont fait don d’une verrière en mémoire et à la gloire de leur père.

Cinq habitants de Creney âgés de quatre-vingt dix ans, voilà qui ne devait pas être courant à cette époque. Cinq personnes nées le même jour, jour de la Saint Jean de Dieu, et prénommés Jean ou Jeanne, c’était encore plus surprenant. Il fallait vite chercher ce qui avait pu se passer neuf mois avant le 8 mars 1830 pour en avoir le cœur net. Et une fois encore, les archives de Saint Nicolas allaient se révéler d’un précieux secours.

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Par ce parchemin, Nicolas le Tartrier, prêtre et archidiacre, informe monseigneur l’évêque que Nicole Oudinot, curé de Creney et de saint Nicolas, a cru devoir trahir le secret de la confession pour lui exposer des faits qui lui ont semblé de la plus grande importance. Le 12 juillet, Marie Adélaïde Etrapote, fille, a demandé à être entendue sur le champ en confession. Elle a déclaré que la veille au soir elle avait été appelée pour aider Jeanne d’Arc, qui était logée à la maison presbytériale de Creney avec monseigneur le Dauphin et Gilles de Rais, tandis que les troupes du Dauphin encerclaient les murs de Troyes. Et, tandis que le Dauphin et Gilles de Rais s’étaient installés dans une des chambres, elle Marie Adélaïde avait accompagné Jeanne dans l’autre chambre, très fière car monsieur le curé leur avait parlé en chaire pas plus tard que le dimanche précédent de cette pure jeune fille à qui des voix avaient demandé de sauver le royaume de France. Monseigneur sait comme il faisait chaud en ce début de juillet, et Jeanne avait bien besoin d’une jeune fille de confiance pour l’aider à retirer son armure, sa cotte et ses caleçons, et lui donner un bain bien nécessaire afin d’effacer les souillures d’une journée de chevauchée. La jeune servante a dit au prêtre avoir été un peu surprise d’apercevoir sous le nez de Jeanne une fine moustache blonde, qu’on ne voit communément que chez les jouvenceaux  et quelques vieilles femmes. Mais en aidant Jeanne avant qu’elle entre dans le bain, elle a été encore plus surprise de remarquer en bas de son ventre, dans la toison en dessous de la boude, quelque chose de long qu’on ne voit point habituellement chez les jeunes filles, et qu’elle a dit ne point encore avoir jamais vu chez d’autres personnes ce qui montre la grande pureté de cette damoiselle. Et tandis qu’elle frottait le corps de Jeanne dans le bain il lui a semblé que ce quelque chose devenait plus grand encore et plus ferme. Après le bain, Jeanne lui a demandé de partager son lit, afin d’être prête à l’aider à se vêtir le lendemain matin, et elle dit n’avoir point dormi pas plus que Jeanne à cause du quelque chose qui plusieurs fois est venu la toucher, plus que la toucher même, et que Jeanne poussait alors de curieux petits cris et semblait fort en joie. Et elle pensait qu’il s’agissait de coutumes guerrières car elle entendait dans la chambre voisine monseigneur le Dauphin et Gilles de Rais pousser les mêmes petits cris.

Les jours suivants c’est à chaque fois une nouvelle jeune fille qui a aidé Jeanne d’Arc à retirer son armure, à se laver et à passer la nuit, et toutes sont venues ensuite se confesser de la même manière auprès du prêtre de Creney. Et fort heureusement la ville de Troyes s’est livrée au Dauphin le cinquième jour, et les troupes ont enfin pu aller à Reims pour le sacre de notre nouveau roi. Mais il nous a semblé important pour ne point briser la gloire de ce roi et le caractère miraculeux de la présence de Jeanne d’Arc de réfléchir ensemble à la façon dont nous pourrons accompagner ces jeune filles afin que tout se passe bien pour elles, si par fatalité il devait advenir que cette rencontre avec celui qui se fait appeler Jeanne ait les suites que nous pouvons craindre.