Le coudrou

                                             

Je vous parle d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaitre. La campagne en ce temps là n’était point encore partagée en quéques grosses fermes peuplées de gros tracteurs, de grosses moiss’batt’, de grosses mécaniques à ratatiner les chardons et les doryphores. On travaillait encore ben souvent avec les ch’vaux, et la machine à ratatiner les chardons était une vieille lame de couteau plantée au bout d’un manche à balai, le tout actionné par les grands-mères et les gamins de la maison qui ne perdaient point encore leur temps à envoyer des zèsses et messes à leurs copains. Les mêmes commis parcouraient aussi les rayons de patates, équipés d’une boîte de conserves et d’une baguette afin de récupérer les maudites bestioles et leurs larves. Au retour les poules se régalaient avec ça, ça mettait des zomégas dans les œufs. En été, on aérait encore les gosses, mais en plein champ et pas dans un centre comme à c’t’heure : ils couraient derrière la lieuse pour rassembler les gerbes en moyettes. Ces gerbes étaient ensuite rentrées dans les granges et sous les hangars en attendant l’hiver, saison où on ne met plus trop le nez aux champs.

Et puis, un beau matin, alors que d’habitude on n’entendait guère que  l’estafette du boulanger ou le Tub du boucher, voilà qu’une incroyable pétarade faisait sortir les gamins de chez eux plus vite que la cloche de l’école. Un énorme (pour l’époque) tracteur vert entrait dans le village à petite vitesse. « Un Field Marshall », qu’ils s’exclamaient les connaisseurs. Au volant, fier comme le roi de Prusse, l’entrepreneur de battage qui remorquait un vrai petit train : sa batteuse, suivie de la presse, suivie de la petite remorque à stocker le matériel, les cales et le carburant, et encore ficelée derrière, la Juva quatre qui lui permettrait de rentrer chez lui chaque soir. Car la batteuse restait bien quinze jours au village, passant d’une ferme à l’autre pour attaquer les meules et en séparer le bon grain du livret, comme disait le Louis qu’avait de la fantaisie dans le vocabulaire.

Bien vite, on voyait arriver toute une troupe d’hommes, souvent des jeunes, venus des villages tout autour histoire de gagner quéques billets pour mettre un peu de beurre dans les épinards. C’est qu’il en fallait, du monde, pour faire tourner la machine. Une fois calée, équipée de sa presse, le tracteur bien en place avec la longue courroie qui reliait sa poulie à celle de la machine, ça pouvait démarrer. Deux ou trois gars sur le tas de gerbes, deux ou trois derrière la presse pour placer les fils de fer qui liaient les balles, puis pour transporter sur leur dos ces balles et aller les ranger, encore deux ou trois pour mettre en place les sacs vides, puis pour les monter au grenier une fois pleins. Le roi de Prusse, lui, ne laissait à personne le soin de couper la ficelle des gerbes avant de les pousser vers la gueule du monstre qui n’en faisait qu’une bouchée. Pendant ce temps, la fermière s’affairait aux fourneaux. Dame, une équipe de travailleurs de force, il faut bien qu’elle reprenne des forces le midi, pour pouvoir continuer jusqu’à la nuit. Et puis, il fallait aussi penser à faire couler la poussière, qui avait une fâcheuse tendance à se coller dans le gosier. Et la poussière, en ce temps là, elle se décollait mieux avec du vin ou à la rigueur du cidre qu’avec de l’eau. Le seul à réclamer ce breuvage habituellement réservé aux animaux, c’était le roi de Prusse, le maître batteur, qui avait vu son père se faire manger moitié de la main par la machine, rapport que lui faisait passer la poussière avec du vin, et c’est un poste où de la poussière il y en a beaucoup à faire couler. Une gerbe poussée un peu loin, et vrrrouf ! plus de doigts. « On a passé un chat dans la batteuse ! » qu’il rigolait en voyant du sang sur les planches, avant que la douleur ne lui fasse comprendre que la bête l’avait mordu.

Chez l’Auguste Ravier, c’était l’Isabelle, charmante brunette de dix-neuf ans, qui passait d’un poste à l’autre avec son panier à bouteilles pour décoller la poussière. Et voilà que près des sacs elle tombe sur le René à Louis Prudent, un beau gars bien taillé qu’avait des espérances. Lui, c’est point tant la bouteille qu’il regardait que le bras qui la tendait, et puis les deux bosses qui gonflaient le tablier, et puis ce charmant minois avec des yeux, des yeux ! Ah, Isabelle, Isabelle, si tu voulais, qu’y disait.

« Non de d’là, l’René, qu’est-ce que tu fous ? » qu’il a beuglé, le Maurice en redescendant du grenier. Trop tard, René avait oublié de basculer la sortie du blé vers le sac vide pour décrocher celui qui était plein. Pour être plein, ça, il était plein, et pas question de bricoler, il fallait au plus vite monter le vider au grenier pour que l’aventure ne se reproduise pas au sac suivant. Ah, il faisait moins le fier en montant l’échelle, le René. A chaque barreau il sentait le sac tasser l’épaule, qui tassait les côtes, qui tassaient les reins, qui tassaient les genoux. A l’arrivée, il fallait poser le sac sur la bascule avant de le vider : cent vingt huit kilos ! Et comme le père du fermier était là, sur sa chaise, à tout contrôler et tout inscrire, j’vous dis pas si l’histoire a fait le tour du canton en moins de deux !

Le midi, les gars connaissaient leurs maisons : chez l’Alphonse de la rue de derrière, tous les ans on tuait le cochon juste avant, et il y avait de la fricassée au menu. Chez le grand Jacques de la rue du bois aussi, on avait tué le cochon et préparé la fricassée, et encore chez le Gaston du chemin des prés. Ce qui changeait c’était l’accompagnement, du chou et des patates, mais quéques fois aussi des navets, des rutabagas… Le fromage maison et la tarte aux pommes terminaient le repas, avant naturellement le café et la goutte : le plein d’énergie avant le boulot. L’Alphonse avait sa vigne et faisait un vin meilleur que celui des litres à étoiles du grand Jacques. Le Gaston, lui, servait un cidre qui obligeait à se cramponner à la table pour l’avaler, tellement il était dur. Pourtant, en 54, l’année du grand froid, le Michel au Louis Garnier, un petit futé, avait proposé l’air de rien à la fermière : « La patronne, vous avez l’air ben affairée avec vos marmites, pour vous avancer, je pourrais aller vous remplir les cruches à la cave. » « Si tu veux, mon gars, c’est le deuxième tonneau en entrant », qu’elle avait répondu sans méfiance. Le Michel qu’avait pas les yeux dans sa poche, l’a vite vu qu’y avait d’autres tonneaux avec des cannelles. Et je te goûte le deuxième tonneau : pas de doute, c’est bien le vitriol habituel. 1949, c’était marqué à la craie sur le fût. Au quatrième tonneau, marqué « 54 » le cidre jeune était pas mauvais du tout. Au fond, le petit tonneau… Vingt Diou ! du ratafia ! Et voilà mon Michel qui remplit les cruches de son grand panier, moitié avec le ratafia, moitié avec le cidre jeune. Ah si, quand même, une cruche du deuxième tonneau pour poser au bout de la table devant le patron. Malin, le petit ! Un qu’avait pas été déçu, c’est le François du moulin du bas qu’avait dit : « L’Gaston, il est point mauvais, ton cidre, t’en aurais point dix litres à m’céder ? J’te rapporterai les bouteilles dans huit jours. » Lui, c’est ben du 49 qu’il a remmené, il a mis plus d’une huitaine à l’écluser, pour sûr !

Et puis y’avait la ferme de l’Emile, au bout du pays. Pas le mauvais bougre, l’Emile, mais l’Emilienne sa femme mitonnait chaque année la potée avec du chou vert, des patates du même tas que pour les cochons et pas épluchées, à peine frottées dans son tablier pour retirer le plus gros de terre, et de bons gros morceaux de lard rance de l’année d’avant, le tout bouilli depuis la veille dans la lessiveuse à bouillir ses culottes car c’était la seule marmite assez grande dans la maison. J’vous dis pas si les gars allaient à reculons casser la croûte le midi, le menu étant sans surprise d’une année sur l’autre. Et pourtant, ce 18 décembre 56, ils allaient s’en souvenir longtemps. En entrant dans la carrée, comme elle disait l’Emilienne, ça sentait pas la potée. Y avait ben la lessiveuse qui mijotait sur la cuisinière, mais ça sentait pas mauvais du tout, à la grande surprise des batteurs. « J’vous ons fait du coudrou, c’t’année, et pis du riz pour aller avec.» Les gars, y n’en r’venaient pas ! Il était fameux le coudrou, et y avait moyen de se resservir, même le gros Joseph qui mangeait comme quatre il a calé devant le dernier morceau. Et tout ça avec un p’tit vin nouveau qui s’faisait pas prier pour descendre. En sortant de table, avant de retourner au boulot, c’est le roi de Prusse en personne qu’a tenu à féliciter la patronne :

 « Eh ben, l’Emilienne, vous nous avez gâté, c’t’année ! un coudrou ! J’pensais que vous l’auriez gardé pour la Noël ! »

- C’est ben c’que j’pensions faire, un si beau coudrou, avec des nivelles aussi bleues quand il faisait la roue, et vigoureux, que même le chien il a jamais osé s’en approcher. Et pis, j’sais pas c’qu’il a eu, j’lons trouvé raide dans la cour avant-hier au soir. P’tête ben qu’y nous a fait une attaque, à force de manger toute la pâtée des poules. N’empêche, j’lons vite saigné, il était quand même ben gras !

Vous me croirez si vous voulez, mais en 57 les gars ont été ben aises de retrouver la potée au vieux lard des autres années. Le coudrou, pour ben gras et vigoureux qu’il était, avait eu du mal à digérer !