Une pêche miraculeuse

                                             

 

Au siècle dernier, le médecin du Pont-Hubert, un homme tout ce qu’il y a de plus modeste, s’était fait imprimer une grande quantité de cartes postales le représentant dans son cabinet, ou montrant sa propriété sous tous ses aspects. Il utilisait ces cartes pour y écrire ses ordonnances, mais aussi pour y noter tout ce qui lui passait par la tête. C’est une série complète de huit cartes, retrouvée en bloc chez un brocanteur, qui avait été nécessaire pour relater une bien curieuse consultation…

 

Ce jour 21 avril de l’an 19xx, j’ai eu la surprise de voir arriver dans ma salle d’attente le nommé Casimir P., jardinier au château d’Argentolles, que j’ai parfois aperçu en allant porter mes bons soins aux châtelains du lieu. Jamais jusque là il n’avait eu besoin de mes services, ni probablement de ceux de mes confrères. C’est en effet le genre de mécréant qui prétend se soigner avec les plantes , et aussi avec un petit bol de goutte le matin pour tuer les vers et purifier l’haleine, et si tout un chacun suivait son exemple nous autres pauvres médecins n’aurions plus qu’à mettre la clé sous la porte.

Quand j’ai fait entrer le bonhomme dans mon cabinet, j’ai aussitôt fait brûler une feuille de papier d’Arménie dans la salle d’attente afin que les patients suivants ne soient pas incommodés. Il faut dire que le personnage ne doit pas utiliser plus d’eau pour sa toilette que pour la boisson. J’ai aussi disposé une serviette épaisse sur le fauteuil avant de le faire asseoir. Et, comme je lui demandais l’objet de sa visite, il m’a expliqué avec son langage savoureux : « C’ost eun beuca qui n’a modu min arto ! » Et, joignant le geste à la parole, il a retiré son sabot et déroulé une longue bande de tissu qui entourait son pied -noir, le pied-, et j’ai pu constater que le gros orteil, l’arto donc, était profondément entaillé au-dessus comme au-dessous du pied. Avant de chercher à comprendre le pourquoi du comment, il fallait désinfecter sans attendre, ce qui s’annonçait compliqué au vu de la couche de crasse à peine colorée par le sang. J’ai donc ouvert un flacon d’alcool à 90, préparé des carrés de toile propre assez rugueuse, et j’ai mouillé, frotté, remouillé, refrotté, ce qui semblait plutôt amuser le patient qui riait en disant : « Ca tillotte ! Ça tillotte ! ». Comme l’opération s‘annonçait longue, j’en ai profité pour lui faire raconter son histoire : comment une bête avait-elle pu lui mordre ainsi l’orteil, et de quelle bête s’agissait-il ?

J’ai ainsi appris que Casimir passait beaucoup de temps à pêcher les gueurnouilles dans le marais. Assis sur le ponton de sa cabane sur pilotis, les pieds dans l’eau -sans les sabots- pour se rafraîchir, un panier garni de chopines plongé au bout d’une ficelle pour calmer sa grande soif, il pouvait attraper des centaines de bestioles, non, pas pour les manger, pour les échanger contre des services…

J’étais impatient de comprendre ce qui avait mordu l’orteil, pas une grenouille assurément, mais un contretemps est venu me retarder : la bouteille d’alcool que je posais sur mon bureau entre deux arrosages d’orteil s’avéra soudain totalement vide. Je n’avais quand même pas utilisé tout un demi-litre pour nettoyer cette plaie ? Un doute me prit. Je regardai alternativement la bouteille et Casimir, et celui-ci, comprenant mon questionnement muet, s’esclaffa : « C’ost de la bonne ! Ca vous réjouit la gargouillotte ! L’en a-t-y enco ? »

Afin de terminer le travail, il m’a bien fallu ouvrir un nouveau flacon que j’ai pris soin de garder près de moi, malgré le regard plein de reproches du bonhomme. J’ai fini par apprendre que le fameux beuca était un brochet de belle taille, si bien accroché à sa proie que Casimir l’avait sorti de l’eau en remontant vivement son pied, et qu’il avait fallu lui trancher à moitié la tête pour lui faire lâcher prise. Enfin, j’ai pu envelopper l’orteil avec de la gaze propre ficelée par une jolie poupée. Et, comme je défendais à mon patient de remettre son pansement sale autour de son pied, il m’a répondu : « C’ost pas eun pinchement, c’ost min chaussettes russes ! C‘ost mon grand grand père qu‘il a fait la Russie avec Ponéon qu‘ a reviendu d‘là bas avec ça aux pieds vu qu’y n‘avait pu d‘godasses, et d‘puis, toute la famille elle a fait des chaussettes comme ça avec des bouts de vieux chemises, qu‘y a pas besoin de les repriser quand qu‘y n‘y a des trous ad‘dans…»

Pour éviter autant que possible une infection, j’ai donné à ce pêcheur surprenant plusieurs bandes de toile neuve, de quoi avoir des chaussettes propres le temps de la cicatrisation. Je lui ai également confié douze carrés de gaze afin que sa femme lui refasse les pansements, ce qui m’a permis de compléter ma connaissance du personnage : « J’ons point de feume, et j’m’en passons ben, sauf des fois. Alors, quand j’ons besoin, j’vons vouèr la veuve Fontine qui tient l’auberge au pays, j’y donne un cent d’gueurnouilles pour l’fricot des bourgeois l’dimanche, et alle m’fait ma p’tite affaire, et tout l’monde est content. Alors pou refaire mon pied, j’savons pas comben d’gueurnouilles alle va m’demander… »

Ah, la veuve Fontine, à qui je prescrivais régulièrement de l’onguent gris pour éliminer ses hôtes indésirables…

Il me restait une dernière formalité , avant naturellement d’ouvrir les fenêtres et de brûler tout un carnet de papier d’Arménie :

- Une grande consultation, presque un litre d’alcool à 90, ça vous fera douze francs cinquante, et je vous fais cadeau de la gaze et des chaussettes ! 

- Ah ça, docteur, faites excuse, j’ons point d’sous vu qu’les châtelains y m’paient en pinard et en vieux habits. J’pourrions-t-y vous donner des gueurnouilles ?

- Voyons mon brave, que voulez-vous que je fasse avec des grenouilles ?

- Alors j’voyons qu’eune chose. Le beuca qui n’a modu min arto. C’ost eune belle bête, a vous f’ra du profit.

Et c’est ainsi que, le lendemain dimanche, j’ai régalé nos nombreux invités avec un superbe brochet de huit livres, amoureusement préparé au beurre blanc par notre cuisinière. Naturellement je me suis bien gardé de décrire la technique du pêcheur des environs qui me l’avait livré, tout frais sorti de l’eau !