Oenologie dominicale

                                             

 

Cet épisode de notre Histoire se situe dans les années 1950, aussi, afin d’en respecter les acteurs, nous avons choisi de modifier leurs noms et de ne pas nommer le village de l’Aube qui en a été le théâtre.

 

Par un beau dimanche matin du début de Juin, dans la sacristie, trois enfants de chœur se préparent pour la messe, tandis que l’abbé Ferdinand, jamais en retard, indique à madame Victoire, la préposée à l’harmonium, quels chants seront au programme de la cérémonie. Avisant la bouteille, déjà bien entamée, de laquelle leur curé tirera le vin nécessaire à l’office, Joël, un connaisseur, remarque : « Hé les gars, zyeutez un peu l’étiquette ! C’est pas de l’ordinaire, celui-là ! »

- Châ-teau-neu…f-du-Pa-pe, énonce péniblement Marcel.

- Cheu nous, reprend Joël, on boit le vin de la vigne à Pépé, j’ai droit qu’à un verre le midi, mais je me rattrape quand je vas remplir le litre à la cave.

- Ben moi, remarque Marcel, à la maison y’a pas de vin, y’a que du cidre. Comme c’est pas de l’alcool, qu’y dit le père, j’en bois comme je veux, mais après ça me tortille dans le ventre…

- Nous, remarque Petit Louis, c’est des litres avec un bouchon, dans un casier, Joli Grain ça s’appelle. Je n‘y ai pas droit, mais des fois, quand les parents sont à traire et que je suis tout seul, j’en bois un peu au goulot. Je repère bien le niveau et je complète avec un peu d’eau pour pas qu’on voie…

- De l’eau ? s’indigne Joël, c’est pas ce qu’il faut. Le père il dit toujours que si tu mets de l’eau dans ton lait, le laitier peut le voir, alors que si tu pisses dedans ça se voit pas. C’est comme ça qu’il fait et il s’est jamais fait prendre.

Et comme de l’église leur parvient le chant du curé s’exerçant à respecter le rythme hésitant de l’harmonium, nos trois compères s’offrent une rasade de Châteauneuf.

- Ah çà, c’est pas la piquette du pépé !

- Vrai, c’est autre chose que le Joli Grain !

- Et ça fait pas mal aux boyaux !

- Mais faut refaire le niveau, là on va se faire attraper ! Faudrait pisser dedans pour que ça se voie pas, mais j’ai pas envie.

- Moi non plus, j’ai arrosé le cimetière juste avant d’entrer.

- Moi je peux, propose Marcel, j’ai repris trois fois de la soupe hier soir, j’vous dis pas… Et joignant le geste à la parole, il complète largement le niveau tandis que ses copains font le guet.

Une petite heure plus tard, arrive le moment crucial. L’abbé lève le calice, heureux sans doute de s’humecter la glotte après avoir exécuté tous les chants. Mais, quel est cet arôme ? Envolés les arômes de framboise, de cerise, de fruits secs. C’est un arôme de… d’asperge qui saute au nez ! Pas tombé de la dernière pluie, le curé bien informé des récoltes de saison comprend aussitôt la curieuse transformation de son vin, bien éloignée du miracle de l’Eucharistie. Pas question d’avaler ce breuvage, juste faire semblant, et en faire profiter le bouquet de mademoiselle Prudence… Même les enfants de chœur n’y ont vu que du feu : « Je vous l’avais bien dit, avec de la pisse on ne remarque rien ! se réjouit Joël à la sortie de l‘église.»

Evidemment notre bon curé est partagé entre la clémence pour ces gamins pas bien méchants, et la volonté d’éviter toute récidive. Mais que faire ? Il faudrait que le Ciel lui suggère une réponse !

Dans la nuit, on tambourine à ses volets, c’est la vieille Marie, toute affolée : « M’sieur l’curé, m’sieur l’curé, y’avons mon grand beu qui va passer ! Y bouge quasiment pus, y’a plus que vous qui pouvez quèque chose pou lui ! » L’abbé Ferdinand qui n’en est pas à ses premiers derniers sacrements n’est pas long à enfiler sa soutane, à empoigner sa sacoche, et à suivre la Marie, se demandant seulement pourquoi elle appelle son homme « mon grand beu ». Mais c’est vers l’étable qu’elle se dirige, et non vers la maison. Et là, à la lueur de la lampe tempête, le brave homme comprend : le grand beu est un veau de belle taille, qui fait le grand écart des quatre pattes sur sa litière, l’œil glauque et la langue pendante. « Ah çà, madame Marie, vous ne voulez quand même pas que je donne l’extrême onction à un veau ! »

- J’savons bien m’sieur l’curé, mais p’têt que des bonnes prières arriveraient à me le ravigoter, pisque mes remèdes y z’ont rien donné ?

- Vos remèdes ? Racontez-moi ça !

- Ben c’est pour dire, le viau, il avait la fouire, sauf vot’ respect, m’sieur l’curé, alors j’y ai donné un petit verre de goutte, comme j’ons toujours fait. Justement mon homme y venait d’en tirer une bouteille, de la spéciale.

- De la spéciale ?

- Ben oui, vous savez, c’est lui qui fait la goutte au pays, alors quand ça commence à couler il s’en prend une topette à chaque fois, c’est du costaud !

- Je vois. Je pense qu’avec des prières et une tisane de foin nouveau votre beu a des chances de se remettre. Mais pour que mes prières aient plus de force, il me faudrait un échantillon de sa fouire, dans un bocal.

- Si y’a que ça, c’est pas compliqué, j’m’en vas quéri un pot à confitures, et pi du journiau pour mette a’d’sus.

Et voilà Marie qui essuie le bocal avec son devantier, qui le garnit de cinq cuillerées de fouire, referme le pot avec trois épaisseurs de journal qu’elle attache avec un élastique taillé spécialement dans ce qui fut une chambre à air de vélo, tandis que le curé sourit à l’usage qu’il fera de cet échantillon odorant. Dimanche prochain, les œnologues en herbe goûteront un breuvage au bouquet particulier, qui risque d’avoir des effets secondaires surprenants !