Ca sent la poudre !

                                             

Extrait du registre du Commissaire exécutif du Canton de Creney (1790 - 1801), conservé aux archives de la mairie.

Ce 12 germinal de l’an II de la République, heure de trois après midy, nous Edme Debary, commissaire du directoire exécutif du canton de Creney, avons réuni dans la grande chambre du ci-devant presbytère Jean-Baptiste Fleuriot, juge de paix, Louis Beuve fils de Louis, président de l’administration municipale de Creney, Pierre Brivois notre greffier ordinaire, Claude Bernard, greffier ordinaire du juge, et Jean Baptiste Merlot recteur des écoles, afin de procéder à l’estimation des vins du ci-devant curé de Creney. Et avons goûté un reginguet de la voie du Frête, année 1792 ancien style, lequel nous a paru fort vert, et avons réservé les trois muids pour la prochaine réquisition. Ensuitte avons goûté un rouge épais de Bouranton, année 1791 ancien style, lequel assurément était fort enaigri, et avons réservé les deux pièces pour la prochaine réquisition. Et avons pris une lichotte de goutte de prune pour nous refaire la bouche, et avons goûté un vin de Coussegrey de 1791 aussy, et nous a semblé au premier verre fort aimable en bouche et bien descendant dans le gosier. Et avons repris un verre pour être certains, et nous a de nouveau fait fort bon effet. Et avons noté qu’il n’en reste que la moitié d’une feuillette, ce qui assurément ne permet pas de le transporter, aussy ne l’avons pas réservé pour la réquisition.

Et s’est présenté Jérosme Boyau, huissier à cheval du canton de Creney, qui était porteur d’une dépêche très urgente en provenance de l’administration départementale. Et avons servi audit Boyau un verre de vin de la voie du Frête et un de Bouranton, pour nous donner le temps de prendre lecture de l’arrêté daté du 8 germinal, et envoyé par le Comité de Salut Public. Et a ledit Boyau recraché les deux en disant ah ça même mon cheval n’en voudrait pas, et lui avons alors fait servir du vin de Coussegrey et n’a point voulu le laisser à son cheval.

Et disait la circulaire qu’il convenait d’établir dans chaque canton un atelier de fabrication révolutionnaire du salpêtre, afin de pourvoir aux besoins du Magasin des Poudres qui doit fournir nos armées en guerre contre la Prusse, l’Autriche et maintenant aussy la Hollande et l’Espagne.

Que chaque canton devait désigner un citoyen intelligent et patriote pour se rendre sans délai au District afin d’apprendre la méthode pour reconnaître les terres salpêtrées et la technique pour en extraire le salpêtre.

Et avons demandé aux citoyens icy réunis lequel entre nos garçons du canton serait le plus intelligent et le plus patriote, et tout aussitôt a répondu ledit Jean Baptiste Merlot qu’assurément le plus à même de remplir cette mission serait son fils Nicolas Aventin, mais que par fatalité il devait partir dès le lendemain pour rejoindre un régiment à Nancy. Et a déclaré notre juge Jean Baptiste Fleuriot que l’administration départementale l’autoriserait sans aucun doute à rester pour s’occuper des salpêtres, surtout si nous appuyons notre demande avec quelques bouteilles de ce vin de Coussegrey.

Avons aussitôt préparé quatre bouteilles et une lettre de demande, et avons chargé notre huissier de les remettre à l’administration départementale et de nous rapporter sans délai leur réponse. Et avons ajouté que dès le lendemain serait chargé ledit Boyau de se déplacer en les caves de Coussegrey pour y acheter cinq muids de leur vin, à l’usage de l’administration de notre canton.

Et ce même 12 germinal heure de sept du soir est revenu ledit Boyau, nous a déclaré que l’administration du département avait examiné avec beaucoup d’attention notre requête ainsi que les trois bouteilles, et qu’ils chargeaient Nicolas Aventin Merlot de la fabrication du salpêtre en lieu et place de son appel au régiment, mais qu’il ne sera point nécessaire d’aller à Coussegrey attendu qu’ils ont sur le champ dépêché un cavalier pour y réquisitionner toute leur récolte à l’usage de l’administration du département.

 

Ce 13 germinal an II heure de six du matin, avons dépêché Nicolas Aventin Merlot auprès de l’administration du département, et est revenu heure de six du soir avec la somme de 500 livres qu’il nous a remise afin de payer les installations effets et ustensiles nécessaires ainsy que le personnel employé au salpêtre. Et nous a déclaré qu’il fallait choisir un lieu pour construire un atelier avec des fourneaux dont il nous a présenté les plans. Et avons décidé de prendre un terrain appartenant à la ci-devant fabrique de l’église, sis près du chemin qui passe devant l’église, à côté du ruisseau les crevotte, lequel fournira l’eau indispensable aux activités.

Et a ajouté ledit Merlot qu’il avait besoin d’une équipe de cinq ou six personnes tant pour récolter le salpêtre que par la suite pour faire fonctionner les fours. Et a proposé Louis Petit fils de Louis, Joseph Claude Chapoulot et Athanase Roubeaux, ainsi que Marie Ernestine Goupier et Euphrasie Beurniot, lesquelles sont assurément fortes comme des hommes. Et a déclaré aussy qu’il était nécessaire de réquisitionner les cendres nécessaires au lessivage des terres, et de commander quantité de charbon de bois aux bûcherons de Géraudot pour chauffer les fours.

Et le 14 germinal heure de sept du matin sont arrivés les maçons qui ont préparé l’emplacement pour l’atelier et les fours. Et ont dit qu’ils n’avaient point de briques pour monter les installations, aussy avons ordonné qu’il soit procédé au démontage du pigeonnier du ci-devant château afin d’en récupérer les briques. Et ont lesdits maçons bâti les quatre fours pour y placer les cuves de fonte aussy apportées du château, et ont bâti le mur au couchant et assemblé la charpente de l’atelier, et ont déclaré attendre des thuilles neuves pour garnir le toit.

Ont remarqué Nicolas Aventin Merlot et ses aides que la cave du château contenait beaucoup de salpêtre, et ont proprement gratté tous les joints des murs. Et ont vu aussy qu’en urinant sur ces murs le salpêtre revenait fort vite, aussy ont invité la population à venir mouiller les murs le plus haut possible, et ont récolté de pleins sacs de terre salpêtrée.

Et le 28 germinal, a ledit Merlot procédé à la première extraction révolutionnaire du salpêtre dans les cuves, et a déclaré qu’il aurait besoin de tonneaux pour y disposer le salpêtre purifié. Avons alors proposé de lui donner les tonneaux de vin du ci-devant curé, à l’exception de la feuillette de vin de Coussegrey. Et ont les aides déclaré que Louis Petit avait besoin de son âne pour transporter les futailles, et qu’il fallait le payer plus. Et ont tous aussy déclaré qu’en passant une nuit sur deux à surveiller les fours ils n’étaient point d’attaque le lendemain pour semer leur seigle, et ont demandé à être payés quatre livres, et vingt sols pour l’âne. Et pour que justice soit respectée avons décidé de payer six sols ledit Merlot.

 

Le sept floréal heure de quatre après midy est arrivé un contrôleur de l’administration départementale qui a jugé remarquable la quantité de salpêtre déjà recueillie, mais s’est dit surpris de voir ce salpêtre violet et humide. Et a Athanase Roubeaux déclaré qu’ils n’avaient pas eu le temps de finir le vin du tonneau attendu qu’il leur grattait fort l’estomac, aussy avaient mis le salpêtre dans le reste de vin. Et a ordonné le contrôleur que le salpêtre soit bien séché et tenu au sec, et que le responsable de l’entreprise devra veiller à ce que ce désordre point ne se reproduise.

Et le sept floréal heure de six après-midi ont lesdits Joseph Chapoulot et Euphrasie Beurniot vidé le tonneau de salpêtre dans la cuve du bout qui est fêlée et ne peut point recevoir de liquide, et ont fait un grand feu de charbon de bois pour sécher le salpêtre.

Et le sept floréal heure de huit passée avons entendu comme un grand tonnerre lequel a fait trembler le ci-devant presbytère et ainsy que les maisons de Creney et a même sonné la cloche de l’église, et avons vu que le ciel était clair mais que montait un nuage noir du côté du ruisseau les crevottes, et avons couru avec le juge et nos greffiers habituels, et avons vu comme une grande fosse à la place où était l’atelier des salpêtres. Et avons vu lesdits Joseph Chapoulot et Euphrasie Beurniot qui sortaient des buissons plus loin dans le chemin nous ont dit que point n’était leur faute, qu’étaient juste partis un instant faire le travail des jeunes au printemps, et que même n’avaient point eu le temps de finir. Et sur ce moment est arrivé Louis Edme Maréchaux, fermier du ci-devant château, lequel nous a déclaré que le sol avait remué sous ses pieds, et que le château était moitié tout effondré, ce que avec notre greffier nous nous sommes diligentés et avons constaté et avons adressé sur le champ un rapport au commissaire de l’administration départementale avec cinq bouteilles de vin de Coussegrey pour qu’à lui ne plaise de nous démettre de la charge de récolter le salpêtre.