Mémoyres de Begin, 

curé prieur de Creney

 

 

Voilà bien long temps que n’avais ouvert ce cahier où j’ai noté tous les faits graves ou remarquables de ma vie. Si je le reprends en ce quatorze novembre 1739, moi, curé prieur de Creney depuis trente-cinq ans, c’est parce que ce tantôt j’ai menti, publiquement, et énormément, et que ma conscience me le reproche à chaque instant.

Aujourd’hui donc il m’a fallu faire l’éloge mortuaire de Messire le marquis de Mormoille, seigneur de Creney, tragiquement défuncté en notre église le jour de la Saint Martin d’hiver. Certes, en ces circonstances l’usage veut que l’on enjolive la vie du disparu, que l’on jette un voile sur certains de ses travers, par respect pour ses proches et en sachant que Dieu dans sa grande sagesse saura séparer le bon grain de l’ivraie. Pourtant, jamais je n’avais eu à trahir la vérité comme en ce jour, à la grande stupeur de mes paroissiens et de mes paroissiennes. Mais aussi, pouvais-je, devant la famille du disparu et toute la noblesse des environs, dresser un portrait fidèle de ce personnage ?

J’ai fait la connaissance du marquis de Mormoille le jour de mon installation en cette paroisse, alors que j’avais tout juste vingt-cinq ans. La Mélie, servante habituelle du presbytère, m’avait presque arraché mon maigre bagage des mains en me conseillant de me rendre sans délai au château pour y présenter mes hommages et soumission au seigneur de ce village. Arrivé en ce lieu fort justement appelé Enfer, je fus accueilli par un homme de belle prestance, à peine plus âgé que moi, et qui me parut fort satisfait de sa personne. Comme il était midi, il me convia à partager le repas et me fit prendre place à sa table où se tenaient déjà la marquise, que je trouvai fort distinguée autant que fort discrète, et trois jeunes garçons dont l’aîné devait avoir sept ans. Après le bénédicité, le marquis frappa son verre avec son couteau, et une fort jeune servante apparut, portant une soupière d’argent énormément cabossée. Elle servit le marquis, puis reprit la soupière pour aller servir la marquise à l’autre bout de la table, mais soudainement elle devint très pâle et laissa tomber l’objet qui perdit beaucoup de soupe mais gagna une nouvelle bosse, au grand bonheur des chiens de la maison et au détriment de ma soutane et de mes bas. Le marquis se gaussa en remarquant que les nouvelles bonnes étaient toujours maladroites et que cet accident était fréquent le premier jour de leur service, mais placé comme je l’étais j’avais bien vu la main du maître se poser sur la croupe de la demoiselle et malgré ma grande naïveté je comprenais sa surprise.

Après le repas qui se termina heureusement sans autre incident, la marquise et ses fils quittèrent la table tandis que le marquis me proposa de boire la goutte avec lui, ce qu’il m’était difficile de refuser. Après m’avoir entretenu de la paroisse, il me posa une question que mon innocence m’empêcha de saisir sur le champ : « Alors jeune gars, bâti comme tu es, t’as-t-y déjà planté ? » Je lui répondis que l’orphelinat des sœurs et le séminaire ne m’en avaient point donné l’occasion, mais que le jardin du presbytère serait sans doute favorable à cette activité, ce qui le fit partir d’un rire gras tandis qu’il ajoutait : « Tu sais, curé, un jeune poireau, quand on ne le plante pas profond, il a vite fait de se faner ! » Puis il précisa avec un clin d’œil : «  Tu trouveras bien une paroissienne pas trop vieille qui saura t’aider. Pas les jeunes naturellement, je pourrais avoir besoin d’elles, et pas la marquise non plus naturellement. »

Le lendemain était un dimanche, je n’ai donc pas eu longtemps à attendre pour découvrir mes paroissiens et mes paroissiennes et je me demandais bien laquelle serait la plus à même de me guider pour mes premières plantations. Après l’office, quelques dames vinrent se présenter et m’annoncer qu’elles se chargeaient de fleurir l’église. Il me sembla que j’avais affaire à des jardinières, aussi je demandai si l’une d’entre elles saurait me montrer à planter des poireaux. Comme nous étions en septembre, elles se regardèrent en silence, l’air très surprises, avant de répondre en chœur que ce n’était vraiment pas de saison. Je n’insistai pas, et bien m’en prit, car les jours suivants allaient me permettre de comprendre ce que le marquis avait voulu dire. En effet, après avoir reçu les confessions de mes vieilles jardinières s’accusant de médisance, de gourmandise, de menus chapardages, c’est la jeune servante du château qui vint s’agenouiller auprès de moi pour m’avouer tout de go qu’elle avait fauté avec le marquis. Ne comprenant pas trop ce qu’elle entendait par là, je lui demandai comme à l’habitude « combien de fois, mon enfant ? » et elle me répondit « J’savons point compter loin, mais depuis qu’j’ons été engagée, il me prend tous les soirs quand je venons passer la bassinoire dans son lit, et tous les matins quand j’apportons sa brioche et son lait chaud dans sa chambre. » « Ma pauvre enfant », lui dis-je, mais elle m’avoua que ce n’était pas désagréable, qu’il était gentil et qu’elle avait juste eu peur la première fois « pour ce qu’il a vraiment un gros poireau. » Ainsi, c’était cela, le poireau qu’il me conseillait de planter, moi qui avais fait vœu de chasteté. Je commençais à comprendre que le marquis était un vilain monsieur, ce qui se confirma les semaines suivantes car chaque samedi la servante revint me faire la même confession, agrémentée de détails qui me faisaient rougir.

Quatre mois après mon arrivée, une paroissienne que je n’avais jamais vue vint me demander de l’entendre en confession. C’était la nouvelle servante du château, mais elle me fit le même récit que la précédente. Peu après, c’est le marquis qui vint à son tour se confesser. C’est sans aucune gêne qu’il m’avoua avoir fauté moult fois avec la bonne. « Laquelle ? » demandai-je malicieusement, mais sans se troubler il répondit : «  La nouvelle, l’autre je n’ai pas pu la garder car elle était grosse, elle est repartie dans son village, comme celle d’avant et celle d’encore avant. » Et comme je lui demandais ce qu’en pensait madame la marquise, il éclata de rire : «  La marquise a le cul gelé, depuis la nuit de nos épousailles elle ne me laisse entrer dans sa chambre que quand elle veut un enfant, et comme le quatrième est en route ce n’est pas demain que je pourrai planter avec elle ! »

J’étais horrifié par ses propos, mais le secret de la confession m’interdisait de tenter quoi que ce soit pour faire cesser cette débauche, et même si au cours du Grand Hyver il m’est arrivé de planter moi aussi sans l’avoir voulu, pour rendre service, ce jourd’huy que nous avons porté en terre monsieur le marquis je repense avec horreur à toutes ces servantes qui sont passées au château l’espace de trois ou quatre mois, tout au long de ces trente-cinq années.

Est-ce une intervention divine ? La dernière servante a eu les oreillons trois jours après son arrivée au château, et le marquis les a attrapés à son tour, et je dois dire qu’il a été servi. Les onguents et les potions ne le soulageaient d’aucune manière, et il a fini par me faire porter les derniers sacrements que je refusai de lui administrer quand il me dit que ce n’était pas pour lui mais pour ses parties qui étaient gonflées comme vessie de porc et qui lui faisaient tant mal qu’elles allaient sans nul doute être définitivement gâtées. La marquise, qui avait sans doute profité de la situation pour se venger, lui avait trouvé une nouvelle servante qui n’aurait sans doute pas rechigné à profiter des largesses du marquis, la Célestine Pouchard, forte comme un bœuf et parfumée comme un bouc. Et puis samedi, veille de la Saint Martin d’hiver, est venu au château un jeune médecin nouvellement installé au Pont-Hubert. L’homme de science déclara qu’il était indispensable d’inciser pour évacuer les humeurs peccantes et par ce moyen dégonfler la chose, joignit le geste à la parole et planta vivement sa lancette. Le résultat fut contraire à ses espérances. Le marquis faillit faire une attaque, se mit à insulter médecin, servante, et même la marquise. Le lendemain, après une nuit passée à hurler, il demanda à être porté dans un fauteuil pour assister au Saint Office. Arrivé à l’église il exigea d’être monté à la tribune à sa place accoutumée, ce dont ses six fils, tous larges d’épaules comme le régisseur du château, se seraient acquittés sans encombre si la dernière marche de l’escalier n’avait cédé. Les robustes gaillards ont pu se raccrocher à la balustrade, mais le fauteuil déséquilibré a laissé échapper son passager qui s’est fendu le crâne sur le pavement, ce dont à ma grande honte je n’ai pu m’attrister.

Ainsi, depuis trois jours, nous avons un nouveau seigneur à Creney. L’aîné des fils de la marquise a par bonheur toutes les qualités de son père, et, s’il a demandé à la Célestine Pouchard de prendre un bain pour pouvoir conserver sa place, ce n’est assurément pas pour lui faire planter des poireaux.