Chez le rbouteux !

 

 

Il avait bien plu cet hiver là, et une belle eau claire coulait dans le ruisseau de Creney en ce début d‘avril de l‘an de grâce 1783, à la grande joie des commères qui pouvaient enfin laver le linge sale de toute l’année. Toute la journée, les battoirs et les langues allaient bon train . Même la Marie, la femme du recteur des écoles, était là avec ses draps brodés et ses culottes à beuyotte garnies de dentelle.

- J’voudrais pas m’mêler, la Marie, mais ton houmme, qu’étot si tant gaillard, m’avont paru ben blanchot et tout raptioti, l’aut’ dimanche à l’église, à peine s‘il arrivait à sonner la cloche.

- Ah ma bonne Victorine, m’en parle pas, quand il a fait sa grande toilette dans le cuveau pour la Noël et qu’il m’a appelée pour lui frotter le dos, à peine si je l’ai reconnu, si tant qu’il a plus que la peau sur les os, à peine si j’ose me serrer contre lui la nuit tant il est sec et cagneux, lui qu‘était si fort et si spacieux quand on s‘est épousés.

- C’ost-il donc qu’il ont plus d’appétit, ton Louis Aventin?

- Ah mais au contraire, Victorine, faut voir comme il avale les bonnes choses que je lui fais. De la bonne nourriture comme ils expliquent dans l’almanach pour aller aussi vieux que Mathusalem. Le matin, un bouillon maigre, à midi une soupe aux choux et aux navets, avec du pain, pour son quatre heures un peu de pain et de fromage, et le soir un verre de lait et une pomme, tous les jours pareil sauf le dimanche où on a droit à un œuf ou une tranche de jambon.

- Ah ben ça, la Marie, ça m’ont point l’air ben riche, pour un gaillard coumme ton Louis Aventin.

- Pas riche ? C’est pourtant un médecin qu’a écrit ça dans l’almanach, il doit bien savoir ce qui est bon.

- Et elle disont de boire du vin et un p’tit gorgeon de gnole, la lmanache ?

- Holà non, c’est très mauvais. Que de l’eau du puits. Le vin, ça fait des nœuds aux boyaux du ventre et de la tête !

- Et toi, la Marie, tu manges tout comme lui ? T’as pourtant bon jabot et bon popotin…

- Mais oui, tout comme lui. Juste, comme je n’aime pas jeter, je me dévoue : les œufs qui restent, le lard fumé, la crème du lait de la Roussette, le petit tôtivet de la Voie du Frête, je ne les laisse pas perdre, même si c’est mauvais pour la santé.

- Alors si c’étont point la nourriture, il a p’tête ben un mal, ton gars.

- Jésus Marie, un mal ? Si vous dites vrai, qu’est-ce qu’on va devenir ? On ne va quand même pas quérir le chirurgien du Pont Hubert, il prend cher et il envoie tous ses clients à Saint Pierre…

- Y aurot ben le Nicolas Troussecotte, le rbouteux d’Argentolle.

- Celui qui soigne les brebis cagneuses ?

- Il ost ben fort aussi pour guéri le monde. Pas vrai les femmes ?

- Pour ça, dit la Zélie, il a point son pareil pour remettre les chevilles et soigner les coliques, rien qu’avec ses mains qui sont chaudes, chaudes, qu’on se tordrait bien le pied pour aller se faire soigner par lui.

- Pis encore, ajouta Euphrasie, la Berthille qui périclitait depuis qu’elle avait perdu son Ugène, faut voir comme il lui a redonné la joie de vivre, qu’elle a maintenant les joues roses et des rubans dans les cheveux. Faut dire qu’il a eu du mal, toutes les semaines elle devait aller le voir…

- Et la Perrine, la femme au cabaretier du Pont Hubert, renchérit la Zélie, dix ans qu’elle était mariée, et point d’enfant. C’était pourtant point faute d’essayer, que son homme il en perdait le sommeil, mais rien… Et pis, les prières du curé, rien non plus, faut dire aussi qu’il se fait bien vieux, leur curé, ses prières ne doivent plus avoir beaucoup d’effet… Eh ben, le Nicolas, pas huit jours il lui a fallu pour la guérir. Neuf mois après, un beau p’tit gars lui est venu !

- Beau, on ne peut pas dire, remarqua Victorine. Il a bien les jambes en cercle de barrique et l’œil gauche qui a peur de l’autre.

- Le Nicolas aussi, il a les yeux à regarder dans les deux coins en même temps, ça l’empêche pas d’être un beau gars et d’avoir les mains chaudes, chaudes…

 

Sans rien dire aux autres lavandières, Marie entreprit son Louis Aventin dès son retour, et à la nuit tombée il s’en alla frapper chez le Nicolas Troussecotte.

- Holà Maître Talon, Qu’est-ce qui vous amène, à c’t’heure ?

- Bonsoir Nicolas, c’est rapport à ma femme, elle me trouve pas bien vaillant ces temps-ci.

- Entrez donc, que je me rende compte. Retirez-moi un peu tous vos affutiaux, le mantiau, la cueulotte, le caneçon, le panet…

Pas bien hardi, Maître Talon s’exécuta. Il faisait bon dans la petite pièce éclairée par deux chandelles. Dans la cheminée, un bon feu ronronnait, chauffant une marmite et une rangée de fers à repasser. Face à la cheminée, une porte était ouverte. L’odeur d’étable et le bruit des animaux ne laissaient aucun doute sur la nature de la pièce voisine.

- Pour ça, vous v’là ben maingueurlet, le ventre creux, la boude qui ressort, les fesses qui pendent, y’a de l’ouvrage pour vous remplumer.

Il chassa la poule qui picorait des miettes sur la table, essuya d’un revers de manche le souvenir qu‘elle y déposa avant de partir, et demanda au malade de s’allonger à plat-ventre.

- Je m’en vas vous passer les mains sur le dos, sans toucher la piau, ça devrait pas vous faire de mal.

Discrètement, il saisit deux fers à repasser, les promena lentement, longuement, à un pouce de la peau, des épaules aux genoux, des genoux aux épaules…

- Ca vous fait-y du bien ?

- Ah pour ça, oui, répondit Maître Louis Aventin dont l’attention était toutefois attirée par une odeur… Non, pas celle de l’étable, pas plus que celle du souvenir de la poule. Une odeur agréable qui lui rappelait confusément quelque chose, mais que c’était loin dans ses souvenirs.

Nicolas reposa discrètement ses « mains chaudes », demanda à son patient de se rhabiller. Pendant ce temps, il touilla doucement le contenu de la marmite. L’odeur ! C’était donc cela !

- Dites donc, Maître Talon, vous n’allez quand même pas repartir le ventre vide ! J’allais souper, vous allez m’aider à manger la soupe !

- Je ne sais point trop, ma femme a dit qu’un grand médecin a dit que le soir, il faut boire un verre de lait et manger une pomme. J’aurai tout ça sur la table en rentrant.

- Mais oui, vous goberez votre lait et votre pomme, mais en attendant vous allez quand même bien faire honneur à mon pot-au-feu !

Maître Talon ne se fit pas trop prier. Pour tout dire, il reprit trois fois de ce pot-au feu bien garni, dans lequel il trempait de larges tranches de bon pain. Avec quelques verres d’un vin rouge de Bouranton épais comme du sang de bœuf gras, il se sentait déjà bien mieux. Restait la question de la guérison.

- Y’a à faire ! Il va falloir revenir demain soir à la même heure, et l’autre demain, et encore jusqu’à la Saint Martin d’hiver. Comme vous êtes un monsieur, je vous propose un marché : si à la Saint Martin la santé vous est revenue, vous me donnerez dix livres. Si vous n’êtes pas plus épais qu’aujourd’hui, vous ne me devrez rien.Les jours passèrent, les soins continuèrent. A la Saint Jean, la Marie dut acheter un pantalon plus large à son homme, et un plus large encore à l’Ascension. A la Saint Martin, Louis Aventin Talon posa vingt livres sur la table de Nicolas et demanda à prolonger le traitement jusqu’au carême suivant : on ne sait jamais…

Marie bénit les laveuses qui lui avaient indiqué ce formidable guérisseur. Elle n’en revenait pas de voir comment il avait transformé son homme, rien qu’avec ses mains chaudes, chaudes…