Mémoyres du Grand Hyver

 

Les registres paroissiaux conservés à la mairie de Creney permettent de retrouver les baptêmes, mariages et sépultures des anciens habitants du village, mais aussi, pour certaines années, des témoignages sur des événements exceptionnels. Ainsi, Begin, curé prieur de Creney, a raconté le Grand Hyver de 1709, assurément le plus terrible de tout le deuxième millénaire, et qui ferait passer l’hiver 2009 / 2010 pour la canicule !

 

Le jour de l’Epiphanie, 6 janvier de l’an de grâce 1709, ayant après Vespres mangé la galette chez maître Gouault, et ayant eu à soulager un besoin causé par les effets de son vin clairet de Bouranton, étant sorti par devant sa demeure je fus surpris par la brutale arrivée d’une bise glaciale qui me fit rentrer au plus vite auprès de mes hôtes. Comme j’étais tout blanc et claquais des dents, dame Gouault me proposa de préparer du vin chaud afin de me remettre avant de retourner au presbytère. Le vin chaud fit son effet, et je n’ai pas souvenir d’avoir eu froid ce soir là puisque je me réveillai dans un lit bien chaud, entre maître Gouault et sa dame… Il était l’heure de l’office de mâtines, et déjà quelques paroissiennes attendaient sous le porche de l’église, un couvet à la main. Il y avait là les dames Mareschaux, dame Gublin l’aînée, et puis la veuve Broyote, toute menue dans sa pélerine noire, et la veuve Rochot, si blanche sous son châle noir. Pendant la messe, elles restèrent debout, jambes écartées au-dessus de leur couvet, et j’imaginais la douce chaleur montant sous leurs grands cotillons tandis que je frissonnais sous ma chasuble glaciale.

Enfin je pus regagner mon logis où la Berthe, ma fidèle servante, avait allumé un bon feu dans la cheminée de la chambre et dans le fourniau de la cuisine. Un beau morceau de lièvre donné par notre châtelain mijotait avec des carottes et des navets, et le vin de ma carafe serait assurément moins froid que le vin de messe. Je remerciai le Seigneur de ce bon repas, tout en regardant la neige qui commençait à tomber et qui assurerait la protection des bleds, gage d’une bonne récolte l’été prochain.

Le soir venu, la bise se mit à souffler de plus belle, et le froid se fit plus mordant. Trois semaines passèrent ainsi, chaque jour plus froid que le jour d’avant. On ne voyait plus âme qui vive dans les rues, les gens ne sortaient plus que pour rentrer du bois ou pour tirer de l’eau afin d’abreuver leurs bêtes. Il fallait faire vite car l’eau ne mettait pas longtemps à geler dans les tines. A la messe, je ne voyais plus grand monde, la journée les familles se serraient devant leur âtre et, la nuit, dans le même lit couvert de tous les édredons de la maison. L’office était des plus rapide. Plus question de s’agenouiller, puisque j’avais moi aussi mon couvet entre les pieds.

Le jour de la Saint Paul, les deux jeunes veuves fort pieuses sans parents ni enfants vinrent me trouver après la messe. Elles n’avaient plus de bois et leurs provisions se faisaient rares, et puis elles gelaient dans leur lit. Après avoir longuement réfléchi, il m’apparut que ma situation était un outrage au Seigneur puisque ma chambre était très bien chauffée et mon grand lit garni d’épaisses couvertures. Faisant acte de charité je leur offris donc de partager ma table et ma couche tant que durerait ce mauvais temps, ce qu’elles acceptèrent sans rechigner. Le soir venu, après une bonne écuelle de potage et un verre de vin chaud, vint le moment de dire la prière du soir et de se coucher. Comme à l’accoutumée, nous avions tous trois gardé nos chemises et nos bas de laine. Je me glissai dans le lit, et la veuve Broyote à ma gauche, la veuve Rochot à ma droite se serrèrent tout contre moi pour que nous puissions nous tenir chaud. Chacun s’endormit bien vite en rêvant au printemps prochain. Pendant la nuit, je fus soudain réveillé par une main chaude qui se glissait sous ma chemise. Je saisis la main pour l’écarter de moi, et la veuve Broyote se confondit en excuses, disant que dans son sommeil elle avait cru se trouver aux côtés de son défunt Arnest, et qu’elle avait honte de ce qui s’était passé, et qu’elle retournerait dès demain dans sa maison froide pour ne point me faire peine. Ce à quoi lui répondis qu’il n’y avait point de peine, et que tous ses malheurs faisaient qu’elle était toute pardonnée. Elle gémit qu’il était bien triste de se retrouver veuve à pas trente ans, et elle avoua aussi qu’elle avait vite compris son erreur, vu que son Arnest n’était pas aussi avantagé, et je me demandai bien ce qu’elle avait voulu dire par là.

Le lendemain, les deux veuves s’activèrent dans le presbytère, passant le balai partout, préparant la potée, entretenant le feu du matin jusqu’au soir. Cette nuit là, je fus réveillé par une main froide, et la veuve Rochot se confondit en lamentations, disant qu’elle avait rêvé que son défunt Ugène était à ses côtés, et qu’elle avait tant honte qu’elle allait sur le champ regagner sa chaumière. Je lui dis qu’elle était pardonnée, et elle tomba en pleurs, disant que c’était pas une vie d’être veuve à trente-deux ans, mais que quand même son Ugène n’était point tant monté, et je me demandai bien ce qu’elle voulait dire par là.

Février suivit, et malgré toutes nos prières fut pire que janvier. Le cidre et le vin gelaient dans les tonneaux, les œufs gelaient au cul des poules, les vaches et les chèvres ne donnaient plus guère de lait.

Heureusement, au presbytère j’avais fait rentrer deux feuillettes de bon vin dans ma cuisine, et la poutre était encore bien garnie de jambons. Mes veuves ne regrettaient que de ne point pouvoir lessiver nos chemises qui, disaient-elles, empestaient au point de leur faire perdre le sommeil, et pour qu’elles ne soient plus incommodées, il a bien fallu quitter ces chemises pour passer au lit. Par respect pour les convenances elles fermaient les yeux pendant que je me dévêtais, et je faisais de même ensuite tant qu’elles n’étaient point dans le lit. Ainsi, serrés les uns contre les autres, nous parvenions à trouver le sommeil, mais il ne se passait pas une nuit sans réveiller le chagrin de l’une ou l’autre veuve qui évoquait son pauvre Ugène ou son pauvre Arnest, et je mettais toute ma conviction à les consoler de leurs malheurs.

Au village, le pain commençait à manquer. On disait qu’au Pont Hubert la Seine était si gelée qu’on pouvait aller jusqu’à Sainte Maure en roulant dessus avec des charrettes. La nuit, on entendait des grands bruits comme des coups de canon qui affolaient mes deux veuves, les faisant se serrer plus fort encore contre moi. mais ce n’étaient pas les armées de notre bon roi Louis, c’étaient les arbres qui éclataient dans les bois sous l’effet du gel. Les loups prirent l’habitude de s’approcher des maisons, même pendant la journée. Ils ne trouvaient rien à manger car les bêtes étaient bien enfermées et même les chats ne quittaient plus l’étable. Le garde du château en tua trois qui firent l’ordinaire des plus nécessiteux. Il nous en apporta un quartier, à mes veuves et à moi, mais ce n’est pas pêché de gourmandise de préférer le jambon ou les poulardes que les paroissiens m’apportaient.

Mars arriva, et le jour de la Sainte Félicité le soleil enfin revenu fit fondre la neige. Hélas, il fallait se rendre à l’évidence, les bleds étaient perdus, et les vignes bien mal en point. Il faudrait vite se remettre au travail pour préparer les semailles de printemps afin d’éviter une grande famine. Je retrouvais enfin mes paroissiens au complet dans notre église, et chaque dimanche nous nous tournions vers le Seigneur pour qu’il nous donne de bonnes récoltes. L’automne arrivé, il me sembla bon de demander cette fois un hiver plus clément, mais, pendant cette prière, je surpris plus d’une fois deux jeunes femmes en noir qui baissaient la tête en souriant, songeant assurément à ce grand hyver qui leur avait apporté tant de bonheur que leur ventre s’en était arrondi, et je me demandais bien pourquoi toutes les jeunes veuves de la région venaient maintenant assister à l’office dans ma paroisse, et se confesser chaque semaine en pleurant tout contre moi à l’évocation de leurs malheurs…