La sorcière de la Croix Feugé

Tous les documents concernant l'histoire de notre commune ne se trouvent pas aux Archives Départementales ou à la mairie, ni même dans les placards de l'évêché. Certains dorment encore dans les endroits les plus improbables, comme ce registre bien mal en point retrouvé derrière une poutre de l'église lors des récents travaux de réfection du clocher. Bien que les pages les plus proches de la reliure aient souffert des infiltrations, des fientes de pigeons et de l'appétit de quelques rongeurs affamés, nous sommes incontestablement en présence du registre de la Justice de Creney pour les années 1675 à 1693. La croix Feugé se trouvait à l'extrême pointe Nord du finage, à la limite des communes de Vailly et de Luyères.

Audiance du seize may de l'an de grâce mil six cent quatre vingt deux notre bon Louis le quatorzième étant Roy.

Par devant nous maître Nicolas Mareschal maior en la justice de Creney secrétaire de monsieur le procureur du Roy audit bailliage et présidial de Troyes,

Assisté de Quentin Bernard greffier de la justice de Creney

En la cause de Théodore Debout curé prieur dudit Creney, Théophime Hosice recteur des écoles, Victor Boyau vigneron, Anselme Atouvant laboureur tous honorables habitants de Creney, tous plaignants

Contre la dame Gallipote demeurant habituellement dans une hutte ou écreigne près la Croix Feugé, connue pour jeter sorts et user de pratiques contraires à la Foi en notre Seigneur et aux Lois de notre Roy, cy conduite par notre lieutenant Nicolas Gubelin

Pour répondre aux conclusions contre elle prises par nous maior juge de Creney tendante à ce que défenses lui soient faites de ne plus à l'avenir se permettre de faire peine et dol à notre Seigneur Dieu et à nos hommes les plus honorables et aux autres

Et par ledit Debout curé prieur a été dit que la dame Gallipote jamais ne voit messe ni confesse, aussy lui curé s'étant rendu à la Croix Feugé pour la ramener dans la Foi de Notre Seigneur laditte Gallipote a eu un rire comme seules sorcières peuvent avoir et un cheveu lui a arraché et l'a mis dedans une figure de terre glaise semblant être une personne en miniature et a pris une aiguille et a piqué la figure de glaise dans le dos et luy curé Debout a sitôt été pris de terrible mal de reins et qu'il sent même terrible dol chaque fois qu'il se met à genoux pour prier notre Seigneur ce qui assurément lui arrive souventes fois chaque jour

Et par ledit Hosice recteur des écoles a été dit qu'étant rendu à la croix Feugé le jour des Rameaux pour disposer buis bénit sur laditte Croix la dame Gallipote s'étant couliné derrière lui lui a soudainement tiré aussy un cheveu et pense ledit Hosice qu'elle a mis aussy ce cheveu dans une figure de glaise aussy souffre-t-il martyr derrière les épaules chaque fois qu'il sonne la cloche de notre église pour les vêpres, la sainte messe et tous les sacrements donnés à nos fidèles.

Et par ledit Atouvant a été dit que Bijou son cheval ayant fait sa crotte juste devant la hutte de laditte Gallipote, a laditte dame ramassé une poignée de crottin pour la mêler à la glaise, a tourné les quatre membres de la figure pour montrer un cheval et a piqué, piqué, et encore piqué, et le cheval si doux et si docile était comme fou et a galopé jusqu'à son écurie à travers les emblaves manquant dix fois verser la charrette et jeter son maître dans les ronciers.

Et aussy ledit Boyau vigneron lequel a dit qu'ayant vendu un quartaud de vin à laditte Gallipote, a laditte dame prétendu qu'était vinaigre et a aussy tiré un poil de sa barbe et mêlé dans une figure de glaise et piqué le ventre et qu'il a maintenant comme un feu dans le jaibot à chaque fois qu'il boit une chopine de son vin.

 

Et pour sa défense a laditte dame Gallipote déclaré que jamais n'avait fait mal à quiconque bien au contraire, que messire notre maior le sait bien puisqu'elle lui a guéri un mal blanc l'hiver passé, qu'elle a soulagé bien des misères avec ses herbes et ses secrets et qu'elle n'a jamais rien demandé, mais que les braves gens savent lui faire petits cadeaux utiles pour merci lui dire. A dit aussy laditte Gallipote que lesdits Debout et Hosice avaient usage de s'en remettre à elle pour soulager autres douleurs propres aux hommes seuls, et que pour tout cadeau ils promettaient dire moult prières pour le salut de son âme, qu'elle aurait mieux aimé miche dorée et jambon fumé. Aussi a dit laditte dame avoir eu idée leur faire grande frayeur en leur faisant accroire qu'elle leur donnait telles douleurs qu'elle leur avait vues maintes fois quand ils venaient chez elle. S'est dite laditte dame prête à prendre un cheveu de messire maior ou de toute autre personne pour montrer que les aiguilles dans une figure d'argile ne peuvent faire de mal à une mouche.

Et pour ledit Boyau, a dit laditte dame Gallipote que son vin était un rjinguet ennaigri et qu'avec tout ce qu'il boit il doit avoir trous dans le jaibot, qu'il a voulu lui en céder un quartaut, qu'elle n'a pas voulu payer pour pareille piquette et qu'il a repris son tonneau, aussy il est mal fondé à se plaindre.

Et pour ledit Atouvant, a dit que ce grand pendard s'était immiscé d'arrêter son attelage dans les grandes herbes devant sa demeure pour lui dire des choses pas honnêtes, que le cheval s'était mis à pisser juste sur un nid de guêpes, et qu'elle a bien ri en le voyant détaler à travers champs comme si avait diable au cul.

Les deux parties ayant été entendues, nous maior en la justice de Creney ,

Considérant que point n'est utile de donner un cheveu à dame Gallipote pour prouver ses pouvoirs, condamnons lesdits Debout et Hosice à ne plus se rendre chez dame Gallipote sauf à y être par elle invités, défendons audit Boyau de ne plus vendre son vin, conseillons audit Atouvant de faire pisser son cheval en terrain dégagé, et condamnons les quatre plaignants aux dépens taxés à la somme de quatre livre dix sols.

Et avons signé avec notre greffier