Grandes et importantes révélations 

sur l'histoire de Jeanne d'Arc.

 

 

La grande bibliothèque de Troyes n'en finit pas de livrer ses secrets. Depuis son installation dans ses nouveaux locaux, un petit groupe de chercheurs s'attache à décrypter une masse de manuscrits qui n'ont, pour la plupart, pas été lus depuis des siècles. C'est ainsi que dernièrement Denise Seypou-Lepetit, docteur en français médiéval, a transcrit les Dicts et Mémoyres de Messire Enguerrand de Creney. Clerc et maître es arts, fils de Guillaume de Creney, ce savant troyen raconte en une centaine de pages les principaux faits dont il a été témoin au cours de sa vie, de 1387 à 1455. N'ayant pas reçu l'autorisation de publier le résultat de son travail, elle a tenu malgré tout à faire profiter notre commune d'un événement qui s'est passé sur nos terres. Les notes permettant de mieux comprendre le sens de certains mots sont de sa main. Nous la remercions de sa confiance.

 

 

En l'année de l'incarnation du Seigneur 1436, jour de tous les saints, étant venu comme chaque année en l'église de Creney afin d'y honorer la mémoire des miens ancêtres, je fus après vêpres invité par Messire Jehan de Foissy à l'accompagner en son vieux château dudit Creney, donné en fief à Guillaume de Piney. Iceluy nous reçut fort courtoisement en son fief d'Enfer, nous priant à taster de son vin nouvel de la Coste Myenne et à croquer quelques oublies dont sa gente dame Guilaine n'était pas peu fière. Nous étions là à deviser des choses de Creney, de l'eau qui était bien haute dans le grand fossé longeant le château, des manants qui payaient le cens avec plus de charançons que de bon bled, quand le bruit d'une petite troupe de cavaliers se fit entendre par le dehors.

Holà, Courtépée, (1) es-tu céans ? cria une voix puissante. Ce qu'entendant, notre hôte s'estrangla plus qu'à moitié de son vain clairet. Dieu m'ayde, dit-il, c'est un revenant qui est là. Sur quoy messire Jehan s'étonna pourquoy il pensait que c'estoit un revenant. Et dit Guillaume c'est qu'il n'y a qu'une personne qui me nomme Courtépée et que cette personne est morte assurément. Et comme on pouvoit ouïr de grands coups portés contre l'huis, Guillaume se cacha derrière dame Guilaine qui par bonheur était fort robuste personne, aussi messire Jehan arma son bras de la hache à fendre bûches. L'huis s'ouvrit et trois cavaliers chaussés d'éperons entrèrent dans la grand salle du château avec moult assurance.

Et dit messire Jehan quand le premier passa devant la leucerotte (2) mais c'est messire Dunois ! et pour le suivant mais c'est messire de Rais ! et quand le troisième avança ne dit mie (3) mais laissa choir sa hache pour courir derrière dame Guilaine. Or donc s'avança le troisième cavalier partant d'un grand rire et quand passa devant l'âtre m'apparut qu'estait une dame à n'en pas douter. Et dit icelle dame Jehan mon bon amy devant l'anglois tu estois moins couard ! et s'en vint derrière dame Guilaine quérir Jehan de Foissy, et s'escria mais c'est qu'il y en a un autre ! Viens çà à la lumière que je voie ta figure ! Mais c'est mon petit Courtépée ! Te v'là ben blanchot ! Tu vas pas t'évapir (4) ? Et Guillaume se signait à n'en plus finir et claquait des dents comme si diable lui tirait les pieds, et disait Ah Jésus Marie c'est Satan qui m'envoie une morte pour me chercher. Ce à quoi la dame répondit Sacré fouirou, tateigne (5) - moi la pétrine comme tu faisais quand on se lavait dans l'iau de la Loire au siège d'Orléans, tu verras ben si j'suis défucnte. Et Guillaume leva les mains mais dame Guilaine lui bailla une talmouse (6) et il tomba à genoux en criant Ah ma Jehanne ma Pucelle c'est bien toi et il lui bigeait les mains à n'en plus finir.

Et messire de Foissy dit Si estes viro (7), devez être èfôni (8). échiètez-vous devant la table, dame Guilaine a mitonné des oublies.

Et dame Jehanne dit C'est point de refus mais nos palefrois aussi sont èfônis, Courtépée mon écuyer, va donc leur bailler une place à l'écurie, bon foin et bon picotin. Voilà bien vingt lieues qu'ils n'ont point soufflé. Et Guillaume sortit sans rebêquer. Jeanne saisit la creuche de vin clairet, huma longuement, prit un gorgeon, et cracha si tôt dans l'âtre en disant c'est grand misère voilà un tôtivet (9) tout juste bon pour les anglois. Et puis ce n'est point une poignée de tateignons (10) qui va nous emplir la bedaine. Et dame Guilaine dit mes pauvres c'est tout ce que j'avons, nos manants rechignent à nous bailler bon bled et bon sein doux. Alors messire de Rais se leva en se récafaudant (11) : A la guerre comme à la guerre, je vais bien trouver de quoi ripailler, et sortit en serrant son épée. Endemanti (12) dame Jehanne contait à messire de Foissy pourquoi elle n'avait point été falotée à Rouen. Riant bien fort que son cousin le roi des anglois n'aurait point permis qu'on fasse du mal à sa cousine, aussi que les anglois avaient brûlé en sa place une jeune et vraie pucelle un peu simple, que pour mieux caicher la manigance, avaient mis un sac sur sa tête. Défense était faite à Jehanne de ne point se faire connaître, aussy le roi des François son frérot l'avait mariée à Robert des Armoises, un petit baron à quia (13), encore moins échalopé (14) au lit que Courtépée.

On entendit des roues grincher, une vache breuiller, et messire de Rais manda qu'on l'aide. Dans la cour était une charrette toute déjavlée (15) attelée d'une dagorne (16) et qui semblait bien chargée. Bientôt la salle du château se remplit d'un quartaut (17), d'une paniète pleine de brioches, d'une autre de châtaignes, d'une autre d'oeufs, une chaudrote de sein doux, des coutiaux de mié (18), trois ou quatre cousingnes (19), un boujlo (20) de gniole et une flopée d'autres choses à boire ou à manger.

Guillaume n'en croyait pas sa rgaidure (21) et disait ah ça messire où c'est-y don qu'avez quéri tout ça ? C'est grande coutance que voilà ! et messire de Rais se récafauda derechef : Tes manants sont bien pauvres mais ton prieur a panse rebondie et trogne écarlate, point n'ai eu besoin de le piquer beaucoup de la pointe de mon épée pour qu'il accepte de partager avec nous ses modestes réserves. Dame Guilaine, mets les châtaignes sous la cendre et cuis-nous une grosse omnette, en attendant tastons voir ce petit vin, qui a plus de cuisse que celui de Guillaume !

Ainsi fut fait. Châtaignes ont suivi omnette, jambon a devancé fromage, et puis pommes et culs de chiens, brioches, et même les oublies de dame Guilaine trempées dans le mié, avec grands gorgeons de gniole pour aider à couler. Et pendant tout ce festin tous sauf dame Guilaine et moi racontaient leurs faits de guerre, et ce n'était qu'anglois étripés, étêtés, escofiés, régrimonés et boutés hors du royaume. Plus en riole (22) que les autres, Guillaume s'ébouchtonait (23) et dame Guilaine dit : c'est point que j'veux vous mettre à l'hu (24) mais quand c'est-y qu'vous allez déhoter ? (25)

Holà, dit dame Jehanne en riant, il fait bien noir et puis les forêts sont pleines de coupe-jarrets, c'est point prudent pour une pucelle d'errer dehiors. Vous avez ben une paillasse à nous prêter pour finir la nuit.

Et messire de Rais ajouta : surtout qu'il reste bien du manger et du boire, on n'va quand même pas vous laisser finir ça tout seuls.

Dame Guilaine dit qu'elle n'avait point de paillasse, et Dame Jehanne rebêqua : A la guerre comme à la guerre, nous irons sur le foin du sineau (26), ensemble nous nous tiendrons chaud. Et Guillaume dit ah oui ensemble dans le foin nous nous tiendrons chaud, à la guerre comme à la guerre, mais dame Guilaine lui colla une taugnée, et nous sommes allés sans lui dans le foin. C'est l'angélus de midi qui nous a réveillés, mais varment (27) n'avons point eu froid, et assurément je peux dire qu'en cette nuit de tous saints de l'année 1436 Jehanne dite la Pucelle n'était point défuncte !

 

1. Courtépée : sobriquet désignant une homme dont une partie bien précise de l'anatomie serait de petite taille. Contraire : Longuépée. 2. Leucerotte : lampe à huile. 3. mie : rien. 4. s'évapir : s'évanouir, tomber en poire blette. 5. tateigner : pétrir avec les mains. 6. talmouse : gifle. 7. être viro : être vif, bien portant. 8. èfôni : affaibli par manque de nourriture. 9. tôtivet : vin de mauvaise qualité. 10. tateignon : gâteau mal levé, fait avec un reste de pâte. 11. se récafauder : s'esclaffer. 12. endemanti : pendant ce temps. 13. à quia : à bout de ressources. 14. échalopé : à l'aise. 15. déjavlé : qui menace ruine. 16 dagorne : vache maigre, qui n'a plus qu'une corne. 17. quartaut : tonneau de 50 à 70 litres. 18. coutiaux de mié : rayons de miel. 19. cousingne : bocal de cerises à l'eau de vie. 20. boujlo : petit baril. 21. rgaidure : les yeux. 22. en riole : gai sous l'effet de la boisson. 23. s'ébouchtoner : s'accouder sur la table pour sommeiller après le repas. 24. mettre à l'hu : chasser. 25. déhoter : partir. 26. sineau : grenier à foin au-dessus de l'écurie. 27. varment : vraiment