La fête du premier vendémiaire 

(22 septembre 1794)

 

Pendant la première république, afin de faire oublier l'ancien régime et la religion, un nouveau calendrier et de nouvelles fêtes ont été mis en place, non sans difficultés, ainsi que le montre ce rapport retrouvé à la mairie de Creney au cours du déménagement des archives vers de nouveaux locaux.

 

Monsieur le commissaire du directoire exécutif du département de l'Aube,

 

Nous Edme Debarry commissaire du directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Creney

Faisant réponse à votre demande du trois vendémiaire an troisième de la République une et indivisible,

Certifions que l'organisation de la fête du premier vendémiaire a requis toute notre énergie et que les citoyens du canton de Creney y ont trouvé force joie et allégresse.

Les citoyens du canton de Creney étaient venus en nombre la veille pour préparer les cocardes et les rubans et dresser l'autel de la Patrie près de l'arbre de la liberté. La garde républicaine avait nettoyé les fusils, pour ceux qui en ont, et les piques pour les autres, et les avaient décorés de rubans et de cocardes. Pendant ce temps les agents municipaux étaient chargés de trouver un cheval docile pour tirer la charrue afin de tracer un sillon symbole de la République droite et généreuse. Ils devaient aussi appeler la population au son de la caisse pour venir nombreux à la fête et avoir de la joie, et prendre chez les vignerons du canton le vin nécessaire à la célébration de la fête.

Le premier vendémiaire heure de huit du matin avons vu arriver Louis Athanase Glochon du Mesnil Seillière avec un chevalle lequel semblait marcher avec peine. Nous a déclaré ledit Glochon que pour être docile son chevalle était docile, que depuis plus de vingt cinq ans jamais n'avait eu à se plaindre de lui, mais qu'il marchait depuis la veille heure de midy pour arriver à temps pour la fête ce pourquoy son cheval était tout débiscasié. Sur quoy avons mis le chevalle dans l'écurie de la maison commune avec un picotin.

Heure de neuf largement avancée sont arrivés les agents municipaux avec les quartauts de vin sur des brouettes. Avaient lesdits agents le teint pâle et ont déclaré avoir goûté le vin pour prendre le meilleur et que ce n'était pas facile car l'année avait été mauvaise. Ont lesdits agents proposé de prendre la grande tine à faire boire les chevaux de la ferme du ci-devant château pour y mettre tout le vin afin de respecter l'égalité des citoyens aussy dans la boisson. Et sont allés à la ferme du citoyen Claude Léger Maréchaux quérir ladite tine , laquelle ont posée à côté de l'autel de la Patrie et y ont mêlé les vins. Ensuitte de quoy heure de midy étant passée avons rassemblé lesdits agents avec Jean Baptiste Martin Fleuriot juge de paix, Jean Baptiste Merlot recteur des écoles et procureur fiscal et notre greffier habituel, et avons mangé du chevreuille et avons bu du vin du ci-devant presbiterre de Creney. Le repas fini avons entendu heurler, et avons trouvé ledit Glochon tout chafrognat dans l'écurie qui disait Ah mon cheval il est crevé c'est votre République qui me l'a tué et il faudra me le payer, une si bonne bête.

A répondu ledit Merlot que le canton n'avait plus de quoy payer attendu que la tasse en étain du concours de tir avait coûté fort cher. A ledit Merlot proposé que ledit Glochon pourrait gagner le prix du tir et ainsy être quitte de la perte de son cheval. A déclaré ledit Glochon ne point savoir tenir un fusil, et craindre le reculle à cause que comme son chevalle il n'était pas trop solide sur ses jambes. Et a dit le juge Fleuriot soyez sans crainte tout va bien se passer, allez boire du vin de la tine pour vous ravigoter.

Sur quoi a ledit Fleuriot envoyé quérir le sieur Félix assurément le meilleur tireur du canton et lui a dit qu'il devrait tirer en même temps que Glochon pour qu'il gagne le prix. A dit aussi qu'en reconnaissance il ne serait pas jugé pour avoir chassé dans le marais le dernier décadi ainsi qu'il n'en pourra disconvenir. A répondu ledit Félix qu'il voulait bien mais que les fusils de la garde nationalle étaient tous tordus, aussy qu'il faudrait lui rendre son fusil et son chevreuille. Et le juge Fleuriot a dit pour le fusil il est icy tu l'auras mais le chevreuille c'est la République qui l'a pris, il n'est plus icy. A dit aussy ledit Félix qu'il faudrait prendre une cible difficile, comme le coq du clocher de la ci-devant église pour être certain que personne d'autre ne puisse gagner.

Heure de deux après midy sont arrivés les citoyens du canton de Creney, il y avait bien trois cents personnes sans compter les femmes et les petits enfants, et avons formé le cortège avec la garde nationale et les citoyens les plus méritants, tous décorés de cocardes et de rubans. Et alors que le peuple entendait les discours, s'est produit un grand fracas du côté de l'autel de la Patrie. C'était la jument du juge Fleuriot qui était attachée à l'arbre de la liberté pour remplacer le cheval dudit Glochon. Elle avait tiré sur sa longe pour aller manger les épis qui décoraient l'autel et avait arraché l'arbre. Et aussy elle a bu longuement dans la tine qui se trouvait à côté de l'autel, puis elle est partie en courant, toujours attelée de la charrue décorée de cocardes et de rubans, creusant un sillon d'un côté à l'autre du chemin du moulin tandis que le peuple du canton s'amusait et prenait de la joie. Le juge courait derrière, et il est revenu en déclarant que sa jument dormait maintenant sur un tas de cailloux de la carrière et qu'avec la charrue plantée sous un gros bloc elle ne pourrait pas aller plus loin.

Avons alors décidé de procéder au concours de tir. Chaque citoyen a visé le coq sans le toucher. Quand ce fut au tour dudit Glochon, le juge Fleuriot lui a donné un fusil qui n'était pas chargé. Tout tremblant, il a porté le fusil à son épaule, a fermé les deux yeux et tiré. Par chance tout le monde le regardait, et le sieur Félix qui avait tiré en même temps s'écria Non de d'là il a percé le coq dans l'aile !

Et comme tous les hommes avaient tiré, avons donné la tasse décorée de rubans et d'une cocarde audit Glochon, et il a pris du vin dans la tine avec sa tasse. Et lui a dit le citoyen Grouselle je parie que tu ne pourrais pas recommencer ton exploit, et il lui a tendu un autre fusil. Tous les jours que je peux recommencer a dit le citoyen Glochon et les deux yeux ouverts a levé le fusil et tiré, et a chu le derrière dans la tine à cause du recul, et le peuple riait et prenait de la joie, mais quand ledit Grouselle a regardé le coq et a crié Bond'là qu'est-ce qu'il a à tourner comme ça, tout le monde a regardé et quand le coq s'est arrêté avons vu qu'il avait maintenant un oeil brillant et Glochon a dit à Grouselle tu vois je l'ai eu en pleine tête.

Et heure de six après midy étant arrivée, avons dressé les tables autour de l'autel et tous les citoyens ont bu du vin de la tine et mangé du cheval et ont dansé et pris de la joie jusqu'à la nuit.

Fait en la maison commune du canton de Creney, le cinq vendémiaire an troisième de la République une et indivisible et avons signé avec notre greffier habituel.