Les dangers du Carnaval

Jugement de police simple (Archives de l'Aube, cote Pt 100/1)

Audiance du tribunal de Police Simple, 20 pluviose an IV de la République.

En la cause du Citoyen Commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Creney département de l'Aube comparant en personne d'une part

Contre les citoyens Constant Lamain, Edme Andinsoult, Laurent Drappat, Honoré Bienfait, Dieudonné Hocquin, garçons majeurs, tous demeurant à Creney, défendeurs comparant en personne d'autre part

Pour répondre aux conclusions contre eux prises par ledit citoyen commissaire tendante à ce que défenses leur soient faites de ne plus à l'avenir se permettre de répandre par le public pareilles horreurs qui sont de nature à troubler l'ordre publique et à pervertir les jeunes citoyens et citoyennes de notre Canton

Scavoir par ledit Lamain, s'être converti en moine de la ci devant religion et s'immiscer à entraîner les jeunes filles derrière les granges pour leur montrer le petit jésus

Et par ledit Andinsoult, s'être converti en ours et danser lourdement sur ses deux pattes et contraindre honorables citoyennes à danser avec lui, au risque pour ycelles de donner ensuitte un enfant mal formé par les pensées que ce mauvais traitement aura pu leur faire advenir

Et par lesdits Drappa, Bienfait et Hocquin, s'être convertis en femmes et avoir égallement dansé en prenant allures inconvenantes et soulevant juppes et cotillons, avoir montré aux citoyennes jambes poillues et culottes fendues laissant publiquement paraître choses qu'honnêtes gens jamais ne montrent pas même à leur épouse et femme qui ne doit en connaître l'usage que dans le noir.

Et pour l'avoir fait, se voir lesdits Lamin, Andinsoult, Drappat, Bienfait, Hocquin, condamner aux peines et amandes portées par les loyes, et que le Jugement sera affiché dans l'étendue du Canton, et se voir condamné aux dépens

Et par lesdits défendeurs a été dit qu'à la vérité s'ils ont revêtu telles tenues en lesquelles le Commissaire les a trouvés, ils ne l'ont pas fait avec de mauvaises intentions, que même leurs promises les ont aidés à assembler leurs vêtures et qu'elles ont assurément bien ri en ce faisant, et que s'ils ont parcouru les rues ainsi accoutrés en ce jour 20 pluviose c'est qu'il est aussi le 11 février ancien stille jour du Mardi Gras accoutumé à déguisements et fêtes de la jeunesse

Nous juge de paix susdit de l'avis de nos assesseurs après avoir entendu le Commissaire du Directoire Exécutif en ses conclusions et les défendeurs en leurs défenses

Considérant qu'il est urgent d'empêcher et même de réprimer la conduite qu'a tenu les défendeurs en répandant par le public des allures invraisemblables qui troublent la tranquillité et l'ordre publique, et qui empêchent même les jeunes gens et jeunes filles et honnêtes citoyennes d'avoir saines et honnêtes pensées, qu'au surplus le jour du décadi les citoyens doivent s'assembler au temple décadaire pour y entendre lecture des loyes, et non semer le trouble et la dépravation par les rues de notre Canton,

Pour réparation de quoi condamnons lesdits défendeurs en trois journées d'emprisonnement en la maison d'arrêt de Troyes et ordonnons que notre jugement sera affiché tant à la porte de la maison commune du Canton qu'à la porte de la maison commune des autres communes, et en outre les condamnons aux dépens taxés à la somme de six livres dix sols

Ainsi jugé et prononcé à l'audiance du tribunal de police simple du canton de Creney département de l'Aube tenue en la manière accoutumée par nous Jean Baptiste Martin Fleuriot juge de paix présence et assisté des citoyens Charles Thiennot et Nicolas Laurent nos assesseurs, et de notre greffier ordinaire séant en la maison commune de Creney le 20 pluviose an quatre de la République française une et indivisible et avons signé avec notre greffier

Registre d'écrou de la maison d'arrêt de Troyes

L'an quastre de la Ré publique le vin pluvios nous gendarme à la résidence de Troyes coussin sertifie avoire et croué le nommé Constant lamain, moine, et lessé ledit Lamain à la charge et garde du consige de la maison daret, et aussi les citoyennes Laurent Drappat, Honoré Bienfait, Dieudonné Hocquin, queue le consige maitrat à la prisson des fame, et ancor ledit Edme Andinsoult, ourse, lessé audi consige quil ferat se quil pourat aveque, leutou ans vertus du mandas d'arrêt à moi donné par le citoyen Fleuriot juge de pai du quan ton Crené ans daste seugour.

 

et sous cet avis :

Nous administrateur du jury de la Justice de la République Française département de l'Aube avons remis en liberté les citoyens Lamain, Andinsoult, Drappat, Bienfait, Hocquin qui ont accompli leurs trois jours de détention en la maison d'arrêt. Signalons qu'il a été difficile de faire sortir les citoyens Drappat, bienfait, Hocquin que les prisonnières ne voulaient pas laisser partir.

A Troyes, le 24 pluviose an IV

signé Gouthier