Autres thons, 

autres morses…

 

Enfermé dans la cabine de l’éolienne du Mont Moret, à cent mètres au-dessus du sol, Ghââ attendait avec impatience le retour des examinateurs qui viendraient le délivrer et, il l’espérait, lui ouvrir les portes d’une nouvelle vie. Il ne lui avait fallu qu’une heure pour détecter et réparer les sept incidents qu’ils avaient secrètement provoqués dans la puissante machine, et il lui restait autant de temps à attendre. Une heure pendant laquelle, il le savait, il ne pourrait empêcher son cerveau de le torturer. Brillant élève de l’Unité Logotechnique Mécanique, il avait surmonté avec brio les épreuves théoriques, et sauf catastrophe, cette dernière épreuve pratique lui permettrait d’obtenir son diplôme de Professionnel Qualifié, avec en prime un emploi à la Régie Terrienne de l’Energie, dont les installations locales se dressaient à moins d’un kilomètre de l’éolienne. Il y disposerait d’un vaste logement de deux pièces, et surtout, il recevrait du Ministère de la Population l’autorisation de se marier et d’avoir un enfant. Sauf catastrophe…

Par acquit de conscience, il inspecta à nouveau la génératrice dont tous les voyants étaient au vert. Penser à autre chose… Il s’approcha d’un des hublots de la cabine et s’efforça d’observer le paysage qu’il connaissait si bien. Là, vers le sud, s’étendait la bonne cité de Cœur Net, avec ses petites maisons bien rangées, ses écoles, ses magasins animés. Au cœur de la cité, un immense dôme couvert d’écailles de bois : le Temple, où toute la population se rassemblait chaque jeudi pour écouter la parole du révérend Habb’ê. Sa pensée l’amena dans le temple où le révérend leur racontait toujours la même histoire, celle de la Juste Comète qui avait amené la paix sur Terre alors que la planète était menacée de destruction par la bêtise des hommes, deux mille et cinq années plus tôt. Ghâa ne croyait plus vraiment à cette légende d’une guerre entre deux peuples : la République des Amériques Réunies Entièrement, et la Chine Honorable Enfin Réveillée. Selon le Grand Livre, la République des Amériques avait envoyé sur l’Océan Pacifique des centaines de bateaux chargés d’armes terribles. La Chine Honorable s’apprêtait à riposter au moyen de milliers d’engins volants. C’est alors qu’une énorme comète, un bloc de glace de dimensions considérables, s’abattit sur les bateaux et les envoya par le fond. Le raz-de-marée débarrassa la Chine Honorable de ses engins volants et d’une bonne partie de ses habitants, et dispersa au passage les glaces qui paraît-il occupaient les deux pôles de la planète. Le niveau des mers aurait alors monté subitement de cent vingt mètres, engloutissant des villes et des villages avec leurs habitants. On dit même que par les nuits calmes on entend encore les cloches sonner au fond des eaux… Pour les survivants, pas de doute, la Juste Comète ne pouvait être que l’envoyée d’un Maître Suprême, irrité par l’attitude des humains : depuis ce jour il n’y a plus sur Terre qu’un seul état, une seule croyance, et la planète connaît enfin la paix.

Ghââ esquisse machinalement un sourire : ce voyage imaginaire au Temple éveille en lui la vision d’une charmante Coeurnetine, la petite Llllouth, qui occupe toujours la même place dans la travée des femmes, et dont ses yeux ne peuvent se détacher. L’a t’elle remarqué, elle aussi ? A la façon dont elle baisse les yeux et dont ses joues se teintent de rouge quand leurs regards se croisent, il en est persuadé. Bientôt, s’il obtient son diplôme de Professionnel Qualifié, sauf catastrophe…

Le jeune homme ne peut s’empêcher de refaire le tour de la mécanique. Penser à autre chose… Son regard se dirige vers la crique d’Argentolle, d’où partent les petits voiliers de l’école de Navigation. Un peu plus loin, il aperçoit l’ilôt de Nazareth, immense enclos sur lequel sont parqués les morses que l’on nourrit de déchets de poissons. Ces animaux sont précieux pour leur viande, leur graisse, leur peau dont on fait de solides chaussures, mais ils sont aussi célèbres pour leur odeur puissante. Pourtant, cela n’empêche pas la foule de se presser sur la grande plage de Cœur Net, profitant des derniers jours de la saison sèche. Selon le Grand Livre, c’est pour une histoire de pet de Troll que les hommes voulaient se battre : il fallait donc que l’odeur soit infiniment plus terrible que celle des morses pour déclencher une telle guerre !

Les yeux de Ghââ étaient maintenant attirés par un spectacle grandiose: celui de la flottille de pêche qui profitait de la marée montante pour regagner son mouillage de Clairet, dans l’embouchure de la Saine. Les puissants navires à cinq mâts passaient devant les îles d’Othe, qui protégeaient la baie des Tricasses des fureurs de l’Océan, et les voiles blanches se détachaient sur la masse sombre des forêts d’eucalyptus. Lourdement chargés, les bateaux avaient sans doute fait le plein de thons sur le banc de « Nos Gens » où l’eau était curieusement toujours chaude et les poissons abondants. Les thons géants, dont certains dépassaient la tonne, apportaient la prospérité à toute la région.

Un éclat lumineux attira le regard de Ghââ : le reflet du soleil sur les capteurs d’une voiture électrique qui venait vers le Mont Moret. Dans quelques minutes, les examinateurs seraient là, et demain, sauf catastrophe…

Demain, ce sera la grande fête du Char Naval : un cortège de vaisseaux décorés naviguera en longeant les quais et la plage de Cœur Net, avec des musiques, des costumes, des inventions folles pour lancer de l’eau ou des confettis sur la foule venue de toute la région. Parmi les chars, le plus grand, le plus beau, le char de la Reine. Et sur ce char, Ghââ le sait, plus belle que jamais, Llllouth ! Demain soir, après le jugement et l’exécution du Troll maudit, il y aura un grand bal à Cœur Net. Et là, fier de son diplôme tout neuf, c’est certain, Ghââ osera s’adresser à Llllouth.

Sauf catastrophe…