LA GRANDE CARRIERE DE CRENEY

 

Ce n’est pas par hasard que la rue qui part derrière la pharmacie pour rejoindre la route de Villechétif s’appelle « chemin de la Perrière ». Ce terme qui évoque les pierres désignait autrefois une carrière. Et en effet, plusieurs maisons voisines de la pharmacie ont été construites à l’emplacement de cette carrière dont on a bien du mal aujourd’hui à imaginer l’importance.

 

Vue d‘une carrière de craye à Creney, près Troyes.

Gravure sur cuivre, Dufourny de Villiers. Non datée.

Fonds ancien, Port. Loc. 105, BMVR Troyes

 

Le document ci-dessus était répertorié aux Archives Départementales où il était introuvable. Nous avons donc eu l’agréable surprise de le voir figurer dans le nouvel inventaire de la BMVR, accessible sur Internet. Ne reculant devant aucun sacrifice, nous avons fait le nécessaire pour accéder à cette gravure qui, malgré ses faibles qualités artistiques, est d’un intérêt documentaire considérable. C’est en effet toute la vie passée du village, tout juste rappelée aujourd’hui par quelques noms de rues, qui est décrite ici, à commencer par le moulin à vent, qui figurait encore sur l‘état de l’impôt sur les portes et fenêtres en 1809, et qui a été détruit par un boulet Prussien pendant la campagne de France le 23 février 1815 ( mémoires du général Cambronne, page 127 ).

Le lecteur admettra aisément qu’une carrière de cette dimension ne répondait pas aux seuls besoins du modeste village qu’était Creney. Sa création, au début du douzième siècle, correspond à l’expansion de la ville de Troyes, qui nécessitait la construction d’une nouvelle ceinture de remparts et d’un grand nombre d’églises propres à accueillir la population et les marchands venus aux Foires de Champagne. Les seigneurs de la ville hésitaient d’autant moins à puiser dans cette carrière que cela ne leur coûtait rien, les habitants de Creney étant en effet tenus de contribuer à la construction et à l’entretien des murs en échange de leur protection dans ces murs en cas de menace. L’exploitation de la pierre dura donc jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, époque à laquelle on cessa d’entretenir les remparts, tant à cause des progrès de l’artillerie que de la situation catastrophique des finances du Royaume.

L’observateur attentif sera sans doute intrigué par la vaste cavité qui s’ouvre dans la paroi de cette carrière. Dès l’année 1247, le bon peuple de Creney s’était ému de devoir sacrifier de bonnes terres pour dégager de nouvelles couches de pierre. A cette époque et jusqu’à la Révolution, toutes les terres de Creney et alentours étaient en effet couvertes de vignes, qui étaient d’un bon rapport en raison de la proximité de Troyes. Le vin issu du cépage « Troyen » s’expédiait même jusqu’à Paris, par voie fluviale. Pour plus de renseignements sur ce point on se reportera à l’excellent ouvrage de M PEUDON : « Aux origines d’un département, l’Aube en Champagne ». Toujours est-il que les carriers qui étaient souvent aussi vignerons résolurent de chercher la pierre « seize pieds en dessous des vignes » ce qui occasionna bien vite une immense cavité, aussitôt utilisée pour stocker les récoltes de vin, ce qui était d’autant plus utile que les maisons de Creney manquaient cruellement de caves. Les dimensions des galeries étaient telles que l’on y accédait directement avec les charrettes, et qu’il fallait chaque année un nombre considérable de chandelles pour s’y repérer ( comptes de la fabrique de l’église ).

En 1528, les carriers profitèrent d’une année exceptionnellement sèche pour creuser plus profondément la surface déjà dégagée, afin d’en tirer des blocs de grande taille et d’une plus grande dureté. Ces blocs étaient nécessaires à l’édification des piliers de l’église, comme le mentionnent également les comptes de la fabrique « et ont creusé plus de trente pieds en profondeur, sans trouver l’eau, et ont sorti plus de deux cent toises de bonne craye… ». Dès l’hiver suivant, une eau très claire prit possession de cette excavation pour ne plus la quitter, ce qui fit le bonheur des poissonniers de Troyes qui y mettaient en réserve leurs poissons vivants: carpes, mulets, hottus… contre un droit de quatorze livres qu’ils payaient chaque année à la fabrique de l’église. En fonction des besoins, ils venaient en tirer les quantités nécessaires pour approvisionner les marchés Troyens. C’est de là que vient le nom de « rue de la Pêcherie ».

La triste fin des carrières.

 

Le 24 février 1815, sous la neige et par un froid très vif, les cavaliers autrichiens lancés à la poursuite de Napoléon découvrirent la grande cave de Creney. On n’y trouvait plus autant de tonneaux qu’autrefois, car sur ordre du Directoire les vignes avaient fait place à « champs de bled, froment et fèves », mais il y avait encore de quoi réchauffer le cœur de pauvres cavaliers loin de leur foyer. Leur général, le baron Von Kleinkopf, entouré de son escorte, se campa sur un espace remarquablement plat, entre les tas de cailloux, afin d’intimer à ses troupes l’ordre de reprendre le combat. Généreusement, trois sous officiers sortant des caves s’avancèrent pour lui offrir un peu de l’excellent nectar qu’ils y avaient découvert. C’était plus que la glace ne pouvait en supporter. Dix-sept cavaliers et leurs montures lourdement harnachées goûtèrent à un breuvage plus limpide que le vin de Creney. Seul un de leurs casques a pu être récupéré, en très mauvais état, lors des travaux de terrassement du pavillon construit à cet endroit. On note toutefois sur les registres des poissonniers une exceptionnelle récolte d’écrevisses dans les mois qui ont suivi.

Les années suivantes, les jeunes du village prirent l’habitude de se réunir dans cette cave abandonnée par les vignerons, afin d’y tenir des assemblées préparatoires au Carnaval. Choqués, les notables du village décidèrent d’interdire ces rassemblements « appelés écreignes » et de faire reboucher l’entrée de la cave délibérations du conseil municipal). Peu à peu, les villageois prirent l’habitude de se débarrasser en ce lieu, qui d’un tombereau de vieux torchis, qui d’une bête crevée ou de paille pourrie. Le vingtième siècle, très productif dans ce domaine, continua l’œuvre entreprise, et c’est pourquoi il ne reste plus des vastes carrières qu’une modeste déclivité, et quelques noms de rues heureusement conservés.