Hommage à Roger Delorme,

génie Coeurlequin méconnu

Ce n’est pas dans les registres de l’Etat-Civil de Creney, mais dans ceux de l’ancienne compagnie des Chemins de fer de l’Est que fut notée la naissance de Roger, Sigismond, Népomucène Delorme, fils de Lazare Delorme, teneur de clous à la compagnie, et d’Ernestine Lepied, cantinière lingère, le 14 octobre 1867. Les terrassiers avaient déjà nivelé le terrain, et les poseurs de rails s’activaient pour terminer avant l’hiver qu’on annonçait précoce. Un peu partout, des maisonnettes de briques et de planches avaient poussé pour loger les ouvriers, et pour servir d’abri aux garde-barrières qui devraient ensuite surveiller la traversée de tous les chemins vicinaux. C’est dans une de ces bâtisses que le petit Roger vit le jour, et c’est là aussi que toute l’équipe arrosa promptement et copieusement l’événement avant de se remettre au travail. Sans doute le planteur de clous en avait-il la vue quelque peu brouillée, puisqu’il confondit la tête du clou avec celle du teneur de clous, ce que mentionne aussi le registre des chemins de fer. Par pure bonté, la compagnie fit don à la veuve de la petite maison, et c’est là que le jeune Roger grandit, à l’écart du village, passant le temps à assembler les pièces de bois et de fer laissées par les ouvriers du train, quand il n’allait pas poser des collets ou ramasser des champignons.

Les années passèrent, et Roger devint un grand jeune homme, assez habile pour sauter dans le dernier wagon quand un train passait devant chez lui. Il fit ainsi de fréquents voyages jusqu’aux dépôts des chemins de fer de Troyes ou de Châlons. Il en rapportait à chaque fois des leviers, des engrenages et toutes sortes de pièces propres à confectionner de curieuses machines qui encombraient sa maison. Un jour où il avait fait une moisson exceptionnelle, le chef du dépôt de Troyes, intrigué par la disparition de matériel, le retint un moment dans son bureau pour lui demander qui il était et ce qu’il faisait là . Sans se démonter, notre Roger lui expliqua qu’il avait juste pris « queuque beurtilles » pour finir ses « brinclins ». Fort intrigué, le chef accompagna Roger jusque chez lui pour découvrir ce qu’étaient les « brin clins » en question.

Et là, devant la première machine, sauf votre respect, le chef de dépôt en tomba sur le cul : «  ço ène euti pou’ sorler les pinpins des goviottes ! ». Il se fit expliquer le fonctionnement, ne comprit pas tout, mais s ‘émerveilla devant le génie de ce garçon qui pourtant n’avait connu ni école, ni apprentissage.

Euti pou’ sorler les pinpins des goviottes

Une «  oquèle à écafouirer les cueuntons » le laissa sans voix. Honnête parisien de bonne famille, il pensa aussitôt au préfet Lépine, qui venait de créer un concours destiné à mettre en valeur ce que la France avait de plus grand et de plus ingénieux en matière d’inventeurs, surtout si cela pouvait aider à mettre la pâtée aux Prussiens le plus vite possible. Notre chef de dépôt, avide de la gloire qui ne manquerait pas de rejaillir sur lui, inscrivit donc Roger Delorme au concours de 1901. Il l’accompagna jusqu’à la capitale dans un compartiment de première classe, veillant sur les précieuses machines comme une poule veille sur sa couvée : le Petit Troyen relate le départ glorieux salué par les clairons de l’Alerte au complet. Et puis, vint l’instant de vérité. Le jury, qui avait déjà examiné les chaussures à marcher sur l’eau et l’appareil à redresser les oreilles décollées, se pencha sur les inventions de Roger. Se fit expliquer les termes scientifiques : goviottes, écafouirer, cueuntons… Fit la grimace devant l’appareil à écraser les hannetons. Rit bien fort en présence de la machine à épépiner les carottes. Et décida, après délibération, de décorer Roger Delorme d’une médaille en aluminium à l’effigie de la Belle Jardinière, et de créer un musée des inventions les plus loufoques où les deux machines se trouvent toujours, quoique dans les réserves car on a fait beaucoup mieux depuis dans ce domaine.

oquèle à écafouirer les cueuntons 

Si le chef de dépôt regagna Troyes en première classe, il n’en fut pas ainsi pour Roger Delorme, qui regagna son misérable logis à pied, en suivant les rails pour ne pas se perdre. Miné par le désespoir, il succomba à une pleurésie l’hiver suivant, et il aurait été oublié de tous sans la passion de quelques historiens pour ce qu’on ose encore appeler « La belle époque ». Le conseil municipal de Creney, informé de cette aventure hors du commun, décida de perpétuer la mémoire de notre illustre concitoyen, en donnant son nom à une des nouvelles voies de notre commune. Hélas, jusqu’au bout le sort devait s’acharner sur notre inventeur. L’employé chargé de confectionner la plaque était un ancien technicien forestier, ce qui nous vaut d’avoir à Creney une

Impasse de

l'Orme Roger