Le carnet de bord d'un Prussien à Creney

Du 10 novembre 1870 au 10 avril 1871, les Prussiens se sont installés à Creney et à Argentolles. Les villages calmes de notre région servaient de base logistique aux envahisseurs, qui y trouvaient ravitaillement et moyens de transport pour soutenir leurs troupes engagées dans des combats autour de Paris et sur la Loire. Pourtant, contrairement aux deux guerres suivantes, celle-ci est généralement passée sous silence, ce qui m'a incité à combler cet oubli.

Alors que je recherchais des renseignements sur cette période dans les archives de la mairie, j'ai eu la chance de tomber sur un curieux carnet couvert d'une écriture gothique assez déconcertante, dans lequel apparaissaient quelques mots de français. L'aide précieuse d'un professeur d'allemand en retraite me permet de vous en livrer quelques extraits parmi les plus intéressants. Les mots en italique étaient en français sur le carnet.

10 novembre

Les habitants de ce village me semblent dociles. Ils ont fourni à mes hommes des logements et de la nourriture convenables. Le fait que je leur transmette mes ordres par l'intermédiaire d'un mauvais interprète leur fait croire que je ne comprends pas leur langue, si bien qu'ils ne se méfient pas de moi. Ils ne peuvent pas savoir que j'ai passé trois ans auprès de leur ancien roi Louis-Philippe.

12 novembre

Deux jours après mon arrivée, je suis déjà fort respecté de toute la population. Les gens me désignent avec respect du titre de grand Dayot.

17 novembre

Les paysans utilisent un vocabulaire curieux, qui n'est pas en usage à Paris. Ainsi, j'ai entendu l'un d'eux dire : "Les prussiens, i n'amputent". Je suppose qu'il voulait dire quelque chose à propos de ces femmes dont mes hommes se distraient.

20 novembre

Entré par hasard dans une chaumière, j'ai été fort intrigué par une agréable odeur de cuisine, qui me faisait regretter nos traditionnelles pommes de terre au lard. Comme je demandais à la patronne ce qui sentait si bon, elle me répondit: "Eh bin, ço quéque vieux poû !".

L'idée de ces petites bêtes qui trottent sur nos têtes et sur nos paillasses m'a coupé l'appétit. Pourtant, afin d'en savoir plus sur cette curieuse recette, j'ai envoyé mon interprète le caporal Hans Von Brunnen manger chez ces gens le midi. Il est revenu beaucoup plus tard dans l'après-midi. Il se frottait le ventre d'un air réjoui, mais n'a rien pu me dire. Il s'est couché et s'est mis à ronfler aussitôt.

21 novembre

J'ai été obligé de jeter un seau d'eau sur Von Brunnen pour le réveiller. Il a été incapable de me raconter ce qu'il avait mangé. Tout ce qu'il a pu me dire, c'est que les gens le regardaient d'un air émerveillé en disant sans cesse : "Qu'est-ce qu'i peut baffrer Qu'est-ce qu'i peut cheurler. "

22 novembre

Désireux d'en avoir le cœur net, je suis retourné dans cette maison et j'ai demandé s'il me serait possible d'y manger à mon tour. La patronne m'a répondu : "J'voulons ben, mais par le fait, j'on rin dbin fameux à ctheure, j'ons guère que des queuches de raignes. R'passez don dimanche, j'vous f’rai du marcoux avec des goviottes, et l'patron sortira un gorgeon d'piquette. "

25 novembre

Apprenant que je retourne manger chez l'habitant, Von Brunnen demande à m'accompagner. Connaissant son appétit, je refuse, car il est capable de ne rien me laisser.

26 novembre

Je suis malade. Mon repas du dimanche n'a pas passé. Tout avait bien commencé et j'avais trouvé bon goût au marcoux. J'avais un peu de mal à boire la piquette que le patron me servait généreusement. Mais où cela a commencé à ne plus aller, c'est quand la patronne m'a proposé de reprendre un petit morceau. Par politesse, je n'ai pas osé refuser. Elle a alors posé dans mon assiette une tête de chat! J'ai dû devenir très pâle, car le patron s'est écrié "Crédiou, le vlà qui fait l’chafrogneux, à c'theure." La patronne a répondu : "Va don quéri la goutte, ça va le r'taper".

Le patron a rempli mon verre avec un liquide clair comme de l'eau ; j'ai cru qu'il s'agissait d'un remède, mais il s'en est servi un verre aussi. Il m'a dit : "Colle-toi ça derrière les étiquettes, tu m'en diras des nouvelles". Et puis il a ajouté : "cul sec !" et il a avalé son verre d'un trait. J'ai fait comme lui, et j'ai cru avaler du feu. J'ai essayé d'expliquer que je voulais rentrer me coucher, mais le patron a dit « Il’ô raide, le bougre, j’m'en vas l’mettre su l’soutré avé les grelettes, d'ici c'souèr il ira mieux !.

Et la patronne a ajouté: "Tas raison, l’père si on l'renvoie comme ça, y vont crouère qu'on y a r’filé un bouillon d'onze heures. "

Et puis, j'ai senti qu'on me portait, mais je me suis endormi...

Quand j'ai ouvert les yeux, la nausée m'a pris. J'ai entendu les deux paysans qui disaient en riant : "Qu'est-ce qu'il a à hocler comme ça ? C'est p'têt bin l’marcoux qui ' y grattouille le bide !"

Je ne me sentais pas bien et j'ai demandé à prendre le frais. Ils ont tendu le bras en me disant qu'il y avait une mouillère darrié l'accin. J'ai marché dans le brouillard. L'air frais me faisait du bien, mais ce qui m'a vraiment réveillé, c'est la mare boueuse dans laquelle je suis tombé.

27 Novembre Je suis si pâle que le major me renvoie à Berlin. La guerre est finie pour moi.