Napoléon Premier au Château de Creney

24 février 1814

L'histoire locale, braves gens, n'est pas totalement conservée et étiquetée aux Archives départementales. Il en dort bien des éléments dans des greniers ou au fond des placards. Mais la partie la plus menacée gît bien souvent dans un recoin poussiéreux de la mémoire de gens qui ont commencé leur existence quand les postes de télévision étaient encore à Galène et le téléphone à Rabe.

Cette sauvegarde de la Tradition Orale est le travail que s'est fixé le groupe de recherche du CRAC : ce qui a permis de redécouvrir la vie des tourbiers, les débuts de la STEDIF ou la recette du lièvre à la purée de culs-de-chien.

Or, un soir, chez l'Ernestine, alors qu'une liqueur de prunelle hors d'âge succédait à moult gorgeons de rosé de la Voie du Frête...

- J'vous ai-t'y déjà raconté comment Napoléon s'était assis sur le trône au château de Creney ,

- Napoléon III ?

- Bien sûr que non ! L'autre, le grand

- Allons, l'Ernestine, c'est pas pour te rajeunir, mais t'as quand même pas connu Napoléon 1er !

- Pour sûr, que j'l'ons point connu. Mais j’lons toujours entendu dire d'ma grand-mère, qui 1't'nait d'son grand-père, qui t'nait l'café au coin d'la rue du Moulin dans ces temps-là.

L'grand-père d'la grand-mère, l'avait été réquisitionné, comme on disait, pour aller livrer trois feuillettes de bon vin à nos soldats, du côté de Saint-Dizier.

- Y's'payaient du bon temps, les militaires !

- T'y es point, mon gars. Figure-toi qu'c'était la guerre, et qu'y fallait r'monter l'moral des troupes.

- Dis-donc, l'Emestine, ton ancêtre, c'était un héros !

- J'en sais rien, si c'était un n'héros. C'qu'est sûr, c'est qu'en arrivant à l'entrée de Brienne, v'là un boulet qu'a chu à vingt pas de son attelage : Vlaoumm ! Parait qu'avec le bruit, not'Alphonse il entendait des cloches dans ses oreilles, y's'croyait déjà au Paradis, c'qui l'étonnait un peu pasqu'y mettait pas mal d'eau dans son vin et des grands cols à ses verres. Pis quand il a rouvert les yeux, et qu'il a vu sa blaude toute rouge, l'a ben cru quand même qu'il avait r'çu quèque éclat : mais c'est drôle, ça sentait pas comme quand on saigne le cochon. Non, c'était un aut'goût, qui lui rappelait quelque chose...

Non de d'là ! Les trois barriques, elles étaient en cliquette. Alors not'Alphonse y s'est pas démonté : il a vu un type un peu plus loin, avec un drôle de galurin sur la cafetière, qu'avait l'air d'êt' un chef. Y s'est amené pour lui présenter sa facture. A ce moment-là, le type s'est retourné, l'Alphonse il en roulait des yeux comme des boules de loto : c'était l'empereur.

L'Alphonse, y savait plus quoi faire. Alors Napoléon lui a déclaré en lui tirant l'oreille : "Soldat, je suis content de vous ! Vous tombez à pic avec votre voiture, conduisez-moi à Troyes au plus vite, que je voie comment je peux me débarrasser de ces foutus Autrichiens".

J'te dis pas si not' gars y fouettait son ch'val, su' la voie du r'tour. Y pensait plus à ses barriques, tant y' s' voyait déjà raconter tout ça à ses clients : ça allait en attirer, du monde ! En arrivant au d'sus d'Creney, y' s'tourna fièrement vers son passager:

- T'nez, mon Empereur, c'est là que j'tenons mon café.

- Ton café, dis-tu ? Allons-y vite, j'ai un besoin pressant.

- Sauf vot'respect, mon Empereur, on pourrait aussi bien s'arrêter là, vu qu'dans mon café on n'a point d'lieux pour ça : les gens y vont arroser l'arb' d'la liberté, en face sur la place, ça lui fait des belles feuilles.

- Ici, bougre, tu n'y penses pas ! Tous ces Autrichiens, avec leurs lorgnettes, j'aurais l'air de quoi.

- Y'aurait ben l'château. L'est plus tellement habité, mais y z’ont un cabanon exprès dans la cour, que c'est le seul du pays.

- Alors vite, mon gars, j'aurai les idées plus claires pour entrer dans Troyes...

Trois minutes plus tard, l'Empereur franchissait le porche du Château de Creney, et découvrait avec satisfaction une petite porte de sapin brut ajourée d'un cœur du plus bel effet.

Trois minutes trente : il s'asseyait sans façons sur une planche patinée par de plus humbles derrières, et tirait de sa poche un numéro du Moniteur, s'apprêtant à le découper en petits rectangles de la dimension réglementaire.

Trois minutes quarante-cinq : dans un bataillon Autrichien arrivé sur les hauteurs de Montmoret, un artilleur boutait le feu à un canon qu'il avait aligné sur la tour de la cathédrale pour repérer la distance.

Le boulet décrivit une courbe gracieuse dans le soleil levant, et retomba en plein milieu du château de Creney qui, ayant été fort mal construit comme chacun sait, s'écroula comme un château de cartes.

- « Drop Gourt », remarqua simplement l'Autrichien.

- « C'est l'Enfer », aurait grogné Napoléon en jaillissant de son refuge sans même prendre le temps de rattacher les quatorze boutons de son pantalon.

L'Alphonse se tailla un beau succès, en racontant l'histoire du trône de l'Empereur. Mais aucun journal n'osa rapporter cet épisode peu glorieux de notre Histoire. Et puis, les gens se lassèrent à force de l'entendre. Ils ramassèrent joyeusement les miettes du château pour améliorer leurs chaumières. Un brave Coeurlequin, arrivé dans les derniers, ne trouva plus que l'édicule.

Il l'emporta, et l'installa derrière sa maison.

Pour mettre ses poules à l'abri

A Creney, qui se souciait des lorgnettes ennemies ?