Comment notre bonne cité désigna son premier maire...

C'était il y a tout juste deux siècles. En ce 11 germinal de l'an X, toute la population de Creney et de son nouveau hameau Argentolles était en émoi, et pour tout dire fort embistrouillée. Ces âmes fortes, sorties sans encombre de la Grande Révolution, étaient rassemblées dans l'église autour d'un grand papier, présentement dans les mains de leur maire. Ou plutôt, de celui qui se croyait le maire. car c'est bien là qu'était le problème. Le papier était signé d'un certain Bonaparte, premier consul. Il portait ce message sans équivoque :

" Selon décision du Premier Consul, et par respect pour les valeurs fondatrices de la République, les communes ne seront plus dirigées par les personnes les plus riches, mais par des conseillers qui auront fait la preuve de leurs qualités. Ces conseillers désigneront parmi eux celui qui sera reconnu comme le maire du village. Maires et conseillers devront être désignés au plus tard le Il germinal an X, ler avril 1801 ancienne mode. "

Les plus sages du village étaient là, et les autres aussi. Il y avait les femmes, et une bonne partie des enfants. Et ça clabaudait, et ça bobèyait, et ça n'avançait guère. Alors le curé, qui après tout était chez lui, monta en chaire et s'écria :

- Mes biens chers frères, ce texte est fort clair. Il nous faut ce jourd'hui admettre comme conseillers les meilleurs d'entre nous, ceux qui auront fait leurs preuves.

Nous savons déjà que les conseillers doivent être des hommes, pas trop riches, et volontaires pour veiller à la bonne marche de notre commune. Que tous les candidats me rejoignent dans le choeur de cette église.

- Et quelles preuves faudra-t-il donner ? 

Ce à quoi l'homme d'église répondit :

- Il me semble qu'un conseiller doit être capable de se faire comprendre de tous ses administrés, sans exception. Pour moi qui ai l'habitude de m'adresser à cette assemblée, ce sera facile,  mais pour vous ? 

- Cette preuve me plaît, s'exclama le forgeron. Je propose que chaque candidat essaie de se faire comprendre de la Blanchotte.

- Mais elle est sourde comme trois douzaines de pots ! objecta le curé.

- Justement, mon gars, t'as bien dit : tous les administrés, sans exception.

On installa donc la Blanchotte sur une chaise, à l'entrée de la nef, et chacun tenta de lui arracher une réaction. La corporation des charetiers faisait merveille, tandis que le curé commençait à douter de la puissance de son organe. Quand arriva son tour, il se précipita dans la sacristie, et en ressortit très vite avec tout l'équipement requis pour porter les derniers sacrements. A cette vue, la Blanchotte se récria

- Cré Bond'là, c'est-i don qu'i veut d'jà m'rnett sous terre !

Sans aucun doute, le curé avait réussi à se faire comprendre, et la vieille, oubliant sa canne, tenta de se frayer un chemin vers la sortie. Heureusement, on réussit à la rattraper, car il y avait encore un candidat. Sa voix douce avait fait merveille quand il s'agissait de charmer les jouvencelles de tous âges : le Phonse avait eu une réputation de chaud lapin, et d'aucuns prétendaient qu'il n'était pas encore refroidi. Nul ne sait ce qu'il murmura dans l'oreille de la Blanchotte, mais la réaction ne se fit pas attendre "Goujat" hurla-t-elle en lui donnant une gifle retentissante. Aucun doute, Phonse avait su se faire comprendre.

Dix-sept candidats avaient passé avec succès la première épreuve. Il fallait donc encore en éliminer six. Cette fois, c'est le père Ginglard, l'aubergiste, qui proposa l'épreuve suivante :

- Un conseiller, faut que ça tienne le vin. Ceusses qui tombent à la première chopine, y sont plus t'en état pour décider ce qui est bien, alors on peut leur faire signer n'importe quoi ! Y nous faut des gens qui tiennent deux chopines.

- Ignorant, laissa tomber le maître d'école. La chopine n'existe plus, et la mesure officielle, c'est le litre. Un conseiller qui vit avec son temps doit résister à deux litres.

On amena donc une grande table dans l'église, avec des bancs, et aussi les grandes jattes à emprésurer le fromage, et une botte de belle paille d'avoine dont on tira, naturellement, de bonnes grosses pailles propres à boire sans perdre une goutte. Enfin, l'aubergiste apporta un tonnelet de vin de Creney de l'année dernière, et le maître d'école muni de la mesure officielle en versa deux doses dans chaque jatte. L'épreuve pouvait commencer.

Les charretiers, là encore, étaient avantagés. deux litres, ou trois chopines, c'était le carburant indispensable pour démarrer l'attelée. Le maître d'école prouva qu'il avait bien assimilé le système métrique. L'aubergiste s'y convertit sans problème. Pour le curé, ce fut un peu plus dur. Son vin de messe était beaucoup plus doux à l'estomac que le breuvage local, d'autant que les enfants de choeur y rajoutaient pas mal d'eau pour maintenir le niveau. Mais il faut savoir se sacrifier pour le bonheur d'autrui, et le curé n'était pas à un  sacrifice près.

Dix candidats avaient déjà surmonté l'épreuve. Les joues rouges, la mine fleurie, ils rêvaient d'un autre monde où les élections auraient lieu chaque dimanche. Mais il manquait un élu, et les derniers candidats faisaient peine à voir. Eusèbe et Philogène avaient roulé sous la table et ronflaient comme des sonneurs. Les plus vaillants, le regard fixe. avaient encore la bonne position, mais leurs joues refusaient de se creuser pour absorber les quelques verres qui restaient. Ugène était de ceux-là, au grand désespoir de sa femme qui se voyait déjà la femme du nouveau maire. Ce que femme veut... elle sait l'obtenir. La Mariette s'avança vers son homme, dessera sa ceinture de flanelle, détacha les boutons du pantalon. Pensait-elle ainsi augmenter la capacité du candidat ? Mais déjà la main experte s'insinuait par l'ouverture. Ugène pensait bien que dans ce genre d'épreuve, les caresses de la Mariette ne seraient d'aucun effet pour ranimer son énergie défaillante. Il se trompait. Arrivée au bon endroit, la main serra fort, très fort. Sous l'effet de la douleur, l'Ugène chercha désespérément de l'air. Il inspira, et comme par magie la paille vida avec un rifflement triomphal les derniers verres de vin. Ugène était le onzième conseiller.

Restait maintenant à désigner le maire. Le curé avait beau lire et relire l'avis officiel : "Les conseillers désigneront parmi eux celui qui aura été reconnu..." personne ne voyait comment les départager, car les onze conseillers étaient tous fort connus de la population, et tout un chacun savait mettre un nom sur leur visage. C'est Charles-Henri qui eut l'idée : "Nos têtes, tout le monde les connaît. Mais le reste, avec nos grands panets, même nos femmes ne le connaissent pas. Je propose qu'on cache nos têtes, et qu'on ne montre que nos fesses. La femme qui reconnaîtra son mari, c'est lui qui sera maire."

De guerre lasse, on accepta la proposition. Les conseillers étaient contents de ne rien avoir à faire, après l'épreuve des deux litres. Le curé qui était le seul à ne point avoir femme demanda l'autorisation de faire appel aux services de la Berthe, sa servante, ce qui lui fut accordé. Ainsi, les onze conseillers étaient assemblés en cercle dans l'église, cachés sous de grands sacs qui ne laissaient apparaître que la partie la plus secrète de leur personne. Et les onze femmes qui tournaient autour étaient bien en peine, car aucun homme ne quittait jamais son grand panet, sauf pour le bain, à la fin de la moisson, mais là le regard des femmes se tournait rarement vers le derrière du chef de famille. On s'acheminait donc vers un ballottage quand  la Mariette poussa un cri de joie : "C'est lui, c'est mon Ugène !"'

On débarrassa l'homme de son sac : c'était bien l'Ugène !

Et c'est ainsi que notre commune eut un maire, et aussi par la même occasion une mairosse. Ugène promit d'arroser son élection, mais un autre jour, car il se sentait un peu fatigué.

Soucieux de satisfaire sa curiosité, le curé s'approcha de Mariette :

- Félicitations, ma fille, amis comment avez-vous pu reconnaître votre homme parmi tous ces... toutes ces... ?

- Sauf vot'respect, monsieur le curé, j'métions juste rappelé qu'javions fait des épinards à manger hier...