Le secret du curé Leflon

Le ler avril 1853, un curieux incendie éclata dans la cuisine du presbytère de Creney. Entendons-nous bien : il s'agit de l'ancien presbytère, que même Jeanne Calment n'a pas connu puisqu'il fut remplacé en 1856 par un nouvel édifice, «modeste et fonctionnel».

Cet incendie est mentionné dans le registre municipal conservé à la mairie, mais la cause du sinistre et l'étendue des dégâts n'y figurent pas, et ce fait divers aurait pu se perdre dans la poussière des siècles si les ouvriers procédant au terrassement nécessaire à l'installation du nouveau transformateur de la salle des fêtes n'avaient mis à jour une curieuse boîte de cuivre enveloppée d'un tissu grossier abondamment garni de graisse. Le contenu de cette boîte qui subit actuellement des soins intensifs aux Archives de l'Aube afin d'assurer sa conservation, est de nature à surprendre et à passionner les humains les moins curieux. Il s'agit en effet d'un gros carnet relié en cuir, dont la couverture et les premières pages ont visiblement subi la torture des flammes. A la dernière page, écrite de la même main que le reste du volume, on lit ceci :

«Moi, Jean-Baptiste Leflon, Curé de Creney, j'ai décidé de me défaire de mon bien le plus précieux, et d'enfouir sous la terre le recueil contenant tous mes pouvoirs, qui m'ont valu l'estime de mes paroissiens et qui ont attiré sur moi les malices du démon. Car c'est bien le diable qui a spontanément mis le feu à mon livre ce matin, premier du mois d'avril 1853, puisqu'une carafe d'eau bénite a suffi à le faire partir»

Voici quelques extraits de ce carnet, tirés des pages les plus lisibles.

«Pour faire venir à l'office les paroissiens indolents.

Il faut une heure avant la sainte messe tracer sur la cloche une croix au moyen d'une plume d'un oiseau blanc sacrifié le jour de la pâque. La plume sera trempée dans l'eau bénite pour faire venir les femmes, et dans le vin de l'année pour faire venir les hommes. Ainsi avec le son de la cloche se répandra le charme qui remplira l'église de fidèles, pour la gloire de Dieu Tout Puissant.

Pour connaître si la femme est grosse de fille ou de fils.

Nous trouvons que quand une femme est grosse d'un fils, alors elle est gaie et joyeuse et boit volontiers gros vin et cidre frais. Pour une fille, la femme est plus discrète, et boit bien de l'eau et du bouillon, et avance en premier le pied gauche quand elle veut marcher

Pour savoir qui a mis une fausse pièce à la quête.

Prendre la pièce entre les deux mains jointes comme pour la prière, et regarder dans les yeux paroissien après paroissien. Celui qui ne soutient pas le regard du prêtre, assurément il a à se reprocher Aussi quand le pied on lui écrase en lui donnant le sacrement, il se gardera de montrer sa douleur.

Pour savoir si pluie viendra, ou beau temps.

Quand l'aronde vole bien haut et à longs traits, cela signifie pluie. Quand elle vole près de terre, cela signifie foison de pluie. Mais quand elle vole en l'air chassant les mouches cela assurément est preuve de beau temps.

Aussi le chat qui lèche sa patte et la met sept fois sur son oreille signifie pluie. Mais chien qui met vivement sa patte sur son oreille signifie qu'il a des puces. Aussi chien qui part aux champs et revient mouillé, cela signifie pluie.

Pour contenter paroissiens qui demandent la pluie ou le soleil.

Si paysans demandent l'aide du Seigneur Tout Puissant pour mettre fin à trop de pluie ou de sec, il faut alors bien regarder les bêtes qui disent le temps.

Si maintes bêtes disent qu'il fera le temps que veulent les gens, alors on organisera grande procession pour faire venir le temps voulu, et assurément il viendra. Mais si lesdites bêtes disent toujours le mauvais temps, alors il est sage de dire que le Seigneur a été offensé par l'inconduite des pêcheurs, et qu'ils auront à faire longue pénitence, et offrandes donner, pour apaiser le courroux de Dieu.

Pour guérir les maux du corps.

Pour mal de ventre qui fait aller souvent, on donnera carottes écrasées, et un petit verre de Goutte auquel on aura fait macérer baies de genièvre ou trois haricots vieux. On aura soin de ne pas se mettre derrière pareil malade qui se baisse.

Pour nez qui coule on donnera un petit verre de Goutte auquel on aura fait macérer feuilles de sureau et une pincée de tabac gris. On se trouvera bien aise de badigeonner le dedans du nez avec une petite plume de poule trempée dans ce breuvage.

Pour jeune homme qui n'a pas de barbe, on lui dira de couvrir la place chaque matin avec fiente de poule jaune, assurément tous ceux qui en ont fait usage ont porté barbe avant vingt ans. On se trouvera bien aussi d'un petit verre de goutte le matin, auquel on aura fait macérer un gratte-cul haché très menu.

Pour avoir le teint frais et la mine fleurie, et bonne digestion, on boira bon vin rouge plutôt que l'eau des puits, et on se portera bien d'un petit verre de goutte après tout repas. Aussi on pourra y faire macérer cerises à foison, toutefois on prendra bien soin d'en retirer les queues.

Aussi pour le petit enfant qui est chétif et chaffroniat, on coupera son lait le matin avec un peu de goutte, et il sera guilleret et n'aura pas de vers.

Pour celui qui a maladie mortelle et qui est faible, on fera grand feu dans la cheminée, et on lui mettra pomme de Locard entre les dents. Aussi, devra s'approcher de la cheminée à reculons et attendre que la pomme soit cuite. Assurément quand la pomme est cuite le malade est guéri.»