LA PORTE QUI NE MENAIT NULLE PART

Passants qui passez près de l'église, rue de la République, avez-vous remarqué cette curieuse porte ornant la façade Est de ce monument ?

Son architecture fine témoigne du style des artistes de la Renaissance, et en effet elle date de 1557. Pourtant, outre le fait qu'elle ne mène nulle part, un détail ne peut manquer de retenir l'attention : les inscriptions portées par les panneaux sont restées inachevées. Charles Fichot, qui en fit la description minutieuse voilà plus de cent ans, se contente d'en transcrire le texte latin, sans en donner la traduction. Le texte est cependant fort clair :

DOMUS MEA DOMUS ORATIONIS VOCABITUR DICIT DOMINUS: IN EA OMNIS QUI PÉTIT ACCEPIT ET QUI QUERIT...

C'est à dire : la maison sous la maison de prière est celle du seigneur: il y accueille tous ceux qui demandent et qui se plaignent...

Vous avez bien lu: la maison SOUS la maison.

Y aurait-il donc une crypte sous l'église ? Mais alors, comment serait-elle resté oubliée au cours des siècles ? Et comment un homme cultivé comme Fichot a-t-il pu passer à côté de cette découverte ?

Soucieux d'en avoir le cœur net, nous nous sommes donc transportés aux Archives Départementales de l'Aube, où nous avons pu consulter le prodigieux "legs Fichot" : quinze cartons emplis de notes, de plans, de croquis jamais publiés à ce jour. Et là, soigneusement enveloppés dans une affiche électorale de Louis Napoléon Bonaparte, nous avons découvert les fiches concernant l'église de Creney. On y retrouve naturellement les notes ayant servi à l'élaboration de la Statistique Monumentale, mais aussi une douzaine de feuillets donnant la description de la crypte, ainsi qu'un croquis à la plume dans le style habituel de l'auteur, et... quelques pages particulièrement troublantes dont nous vous livrons l'essentiel.

C'est en visitant les travaux de construction du porche principal en 1847 que Charles Fichot a pu accéder directement à la crypte, les travaux de fondation du pilier Est ayant crevé la voûte à l'extrémité de cette cavité. Fichot note qu'outre un escalier dont l'issue murée semblait correspondre à l'emplacement de la porte mystérieuse, cette salle possédait un autre accès par un souterrain malheureusement effondré se dirigeant vers le nord. L'historien pense tout naturellement à l'ancien château de Creney, qui se trouvait dans cette direction.

L'aménagement des lieux, avec des stalles de pierre et une grande table centrale de la même matière, l'emplacement de plusieurs torches le long des parois et la décoration correspondant mal à un lieu de culte, amènent à penser que cette crypte pouvait avoir un tout autre usage. Enfin la présence de graffiti près des entrées est sans équivoque : on y découvre des noms anglais et une date : 1377.

1377, c'est l'époque de la guerre de Cent Ans. Le roi Charles V fait venir à Troyes son frère le duc de Bourgogne, et tous ses chevaliers, afin d'organiser la contre-attaque, Or dans l'entourage du roi, figurait alors Michel de Creney, précepteur du jeune dauphin, le futur Charles VI, mais aussi confesseur et homme de confiance du roi. Est-ce lui qui organisait à Creney des réunions secrètes ? et dans quel but ? Fichot rapporte - sans en tirer de conclusions - que son frère Guillaume de Creney fut soumis à la question, c'est-à-dire à la torture sur ordre du prévôt Jean de Renneval, suite à une dénonciation, justement en 1377. S'agissait-il d'un traître, ou d'un agent secret ? Toujours est-il que des intérêts supérieurs ont conduit à tenir dans l'ombre jusqu'à ce jour l'existence de ce lieu et de l'histoire qui y est attachée. On remarquera en guise de conclusion que c'est Gaucher de Foissy, homme d'armes et maître d'hôtel ordinaire du roi Henri II, qui a ordonné en 1557 l'arrêt des travaux de la petite porte ; c'est un an plus tard que la France reprit Calais aux Anglais...