Les Anglais à Creney en 1359

En 1359, le roi d'Angleterre, Edouard III, décida de se lancer dans ce que l'on appellerait de nos jours un voyage organisé au travers de notre bon Royaume de France. Ce monarque, le premier à parler anglais, se déplaçait avec une cour assez encombrante et, comme tous les touristes, il ne respectait pas toujours les usages et les habitants des contrées traversées. En mars, n'ayant pas réussi à trouver le gîte et le couvert dans la ville de Reims, il traversa notre village, comme le raconte le curé de Creney sur un vénérable parchemin retrouvé dans le clocher lors de l'électrification des cloches.

Moy, Bonifasse, curé de Crenay, entouré de tous mes paroissiens sans compter les femmes et les petis enfants, estant seul à scavoir escrire, ay lourde charge de dire comment nous nous trouvons présentement en grand danger de périr, à Dieu ne playse, pour ce que ne voyons comment pourrions eschaper à grand danger quy nous menace.

La transcription de ce texte, mi-latin, mi- vieux français, mi-champenois, n'a pas été une mince affaire, les quelques mots anciens conservés dans ce début sont là pour en témoigner. Pour le confort de nos lecteurs, nous adopterons donc le français actuel pour la suite du récit, même s'il faut pour cela bousculer la tournure de certaines phrases.

Ce dimanche 2 mars, jour de la saint Adhelme, à dix heures du matin, toute la population étant assemblée en notre église pour le Saint Office, nous avons tout à coup entendu un fort puissant et fort effrayant tumulte semblant provenir de la contrée d'Enfer où se dresse le château de notre Dame Agnès de Clérey. "Par sainte Vénérande, c'est mon château qui choit" s'écria dame Agnès avant que de se pâmer. "Si le château choit, il choit bien longtemps, remarqua le forgeron. Pour sûr, c'est plutôt l'orage qui vient, si ça pleut comme ça tonne y'aura d'l'eau dans les puits jusqu'à la Saint Baradat. "

Guidé par la Divine Sagesse, moi, Boniface, curé de Creney, décidai de grimper dans le clocher pour savoir si l'Enfer n'était point tombé sur notre bonne cité. Les plus forts des paysans dressèrent la grande échelle jusqu'à la trappe qui protège la nef contre les pigeons, et ma foi me permit bientôt d'arriver jusqu'à ce promontoire heureusement percé de lucarnes sur ses quatre faces. Mes oreilles résonnaient d'un bruit comme jamais je n'en avais entendu. Courageusement je m'approchai de la lucarne du Nord. Le ciel était bleu, sans un nuage. Le vieux château était toujours debout. Le bruit venait de plus loin. Là-bas, sur le chemin, dans la forêt du Mont Moret, quelque chose apparut. Un cavalier. Pour sûr, un homme de guerre, portant bannière. Je crus que le malin troublait ma vue car je voyais maintenant deux cavaliers, quatre, douze, d'innombrables cavaliers, et puis des chariots, et puis des chiens... cette vue horrifique me cloua sur place, et je dus implorer Saint Athanase pour trouver la force de retourner à la trappe. Je réussis à dire :

"Les barbares ! Les barbares arrivent ! Il faut fuir ! Allez tous dans le marais !

- Mais comment passer, ? Le pont est effondré .

- Prenez la grande échelle, elle est solide.

Mais au lieu d'emporter l'échelle pour se mettre en lieu sûr, voilà que toute la population se met à grimper pour s'entasser dans le clocher. Trente-huit âmes, plus les femmes et les petits enfants, cela fait du monde, et pas un coin de poutre, pas un pouce du sol ne restait libre. Quelques galopins étaient même juchés sur la cloche après en avoir remonté la corde par précaution. Je me pris à remercier le Seigneur de nous avoir envoyé la peste l'année passée, faute de quoi nous n'eussions pu tenir en si petit endroit.

Par les lucarnes, nous distinguions maintenant parfaitement les assaillants, qui avaient répandu chariots et chevaux dans la plaine, piétinant nos prairies et nos terres à méteil et à froment. Leurs bannières flottant au vent disaient bien qu'ils étaient anglais, et les tentes qu'ils montaient par centaines disaient aussi qu'ils allaient s'installer là, sans doute pour se reposer avant d'attaquer Troyes. Déjà, ils avaient puisé dans nos réserves de bois pour allumer de grands feux vers lesquels ils convoyaient veaux, vaches, cochons, couvées, tandis que d'autres faisaient rouler les barriques que nous conservions précieusement dans nos vinées. Et nos paysans se lamentaient à voix basse, eux qui n'avaient rien à boire ni à manger pour survivre dans ce clocher. Pour ma part, je songeais que nous n'aurions peut-être pas le temps de mourir de faim... Mes craintes étaient fondées, puisqu'une troupe de ces gaillards, entrant dans l'église pour y faire main basse sur mon vin de messe, remarqua notre présence, tant par l'échelle restée dressée sous nos pieds, que sans doute par l'odeur laissée par ceux d'entre nous à qui la peur avait dénoué les boyaux du ventre. Avec un rire qui nous glaça les sangs, ils tirèrent le pied de l'échelle qui s'effondra avec fracas. Après quoi, ayant trouvé le vin de messe, ils ressortirent sans plus penser à nous. Du moins, le croyions nous ! Car nous vîmes bientôt avec effroi des petits groupes encercler l'Église et nous montrer du doigt. Ils tenaient quelque chose dans leurs mains, et nous ne tardâmes pas à découvrir de quoi il s'agissait, quand les premiers oeufs s'écrasèrent sur ceux d'entre nous qui étaient les plus proches des lucarnes. Bon nombre de ces oeufs étaient punais, mais il fallait se consoler en se disant que cela faisait moins mal que des flèches.

A court de munitions, les anglais regagnèrent les feux de camp où grillaient maintenant les bœufs, les ânes, les moutons et toutes bêtes à poils ou à plumes qu'on a coutume de trouver dans la campagne. Le festin dura jusqu'à nuit noire, puis la troupe s'endormit peu à peu, et ces milliers de ronflements ajoutés aux douleurs qui nous gagnaient à cause du peu d'espace où nous étions resserrés nous maintenaient éveillés, dans la crainte où nous étions de connaître notre dernière nuit. Je proposai donc à mes paroissiens de prier, afin de nous mieux préparer à notre dernier voyage, ce qui eut pour effet de les rassurer, puisqu ils finirent à leur tour par s'endormir, chacun contre son voisin ou sa voisine, même notre Dame Agnès. C'est elle qui s'éveilla la première et qui s'écria :

" Ils sont partis ! ... Mon château !" Et chacun s'approcha des lucarnes pour constater qu'il n'y avait plus un seul anglais alentour, mais aussi qu'un gros tas de craie s'élevait à la place où se dressait hier encore le château de notre dame Agnès. Mais, comme nous étions saufs et que chacun pouvait voir sa chaumière encore debout, c'est un immense cri de joie qui retentit dans notre clocher. Restait encore à redescendre, puisque nous n'avions plus d'échelle. Quelques jeunes gens habitués à dénicher les pies dans les peupliers déroulèrent la corde, se laissèrent glisser jusqu'en bas et redressèrent l'échelle qui n'avait point trop souffert de sa chute, et bientôt toute l'assemblée put retrouver son toit, hélas vidé de ses victuailles, hormis bien sûr notre dame Agnès...

En guise de conclusion.

- Le château de Creney fut reconstruit un peu plus loin, en partie avec les matériaux qui pouvaient être récupérés. Malgré tout, le tas de craie laissé par les déblais est encore visible dans un champ qui longe l'Allée des Martyrs, malgré six siècles de labours.

- L'armée anglaise n'osa pas attaquer la ville de Troyes qui était alors une des plus importantes de France. Edouard III fit route vers Tonnerre, et le chroniqueur Froissart rapporte qu'il avait avec lui quelque 8000 chars tirés chacun par quatre chevaux et portant tentes, pavillons, moulins, fours et forges. Toute cette armée prit la ville basse, mais pas le château où la population s'était réfugiée. Et, comme la ville était au cœur d'un vignoble réputé, ils 'y trouvèrent plus de 3000 pièces de vin... et reposèrent dedans Tonnerre cinq jours, pour la cause des bons vins qu'ils avaient trouvés.