Chronique de l'an Mil

L'année 1999, de sinistre mémoire, a été fertile en déclarations de gens lucides et de bon conseil, annonçant les pires catastrophes, du fait d'une éclipse, d'une chute de bidule spatial, ou du passage à une année pleine de zéros. Cette chronique destinée à remettre quelques idées en place, a été écrite après le 1er janvier 2000, ce qui prouve au moins que la fin du monde n'a pas encore eu lieu. Afin d'en savoir plus, nous avons exploré tous les documents portant sur la précédente année pleine de zéros, c'est-à-dire l'an Mil. De longs mois de recherches ont été nécessaires à notre équipe, tant dans les archives et bibliothèques de Troyes que celles de Paris et autres lieux, sans oublier l'étude minutieuse des Prédictions de Nostradamus, particulièrement fiables et détaillées pour cette période. (Michel de Notre Dame, dit Nostradamus, 1503-1556, astrologue officiel du roi de France.)

Nous commencerons notre exposé par trois postulats qu'il vous faudra bien admettre, à moins de nous fournir les preuves du contraire.

Primo, la fin du monde n'a pas eu lieu en l'an Mil.

Secundo, l'an Mil a duré 365 jours.

Tertio, tout au long de l'an Mil, il est incontestable que toutes sortes de désagréments ont pu être constatés ici ou là, et même, plutôt ici que là.

Notre calendrier, mis au point par Denys le Petit en l'an 532, prend pour origine la naissance de Jésus. Celle-ci, selon plusieurs témoins, se serait produite le 25 décembre un peu avant minuit, et non le premier janvier, malgré ce que pourrait laisser croire une déclaration tardive aux services de l'état-civil. Nous avons donc étudié les 365 jours qui ont suivi le 25 décembre de l'an 999. Nos recherches se sont naturellement limitées à la partie la plus importante du monde connu à cette époque, c'est-à-dire, parmi les nations d'Occident, la France, et parmi la France, la bonne province de Champagne, dont la capitale, Troyes, a joué un rôle considérable pendant des siècles.

Le 26 décembre après vêpres, le ciel devint soudain noir comme suie, et des éclairs accompagnés d'un tonnerre assourdissant frappèrent le clocher de l'église cathédrale, le réduisant en cendres instantanément. La sagesse populaire attribue ce signe du ciel à la présence en ces lieux du roi de France Robert le Pieux et de son épouse illégitime Berthe de Bourgogne, qui était par ailleurs sa cousine. L'événement eut un tel écho que le pape Silvestre II décida d'excommunier le roi, «pour ce qu'il avait délaissé son épouse devant Dieu, Suzanne de Provence, ancienne religieuse de Notre Dame aux Nonnains». Le roi, en signe de repentance, répudia Berthe de Bourgogne dès le 28 décembre pour se rapprocher de sa chère Provence. Non pas Suzanne, qui avait mal résisté aux affronts du temps, mais sa cousine Constance, de onze ans sa cadette... (Mémoires de Ganebert, bibliothèque de Troyes).

Le 12 février, dans la soirée, alors qu'il revenait du repas d'anniversaire du comte de Champagne Hubert de Vermandois, Radésime le Fier tomba de son palefroi pendant la traversée du pont-levis de son château «d'Enfer», et se noya dans les douves qui étaient emplies d'eau en cette saison. (Paris, archives nationales, E 1347 B) - (Le premier château de Creney n'était pas à l'emplacement exact des châteaux suivants. Bien qu'il ait été rasé en 1243, on distingue nettement les traces blanches de son enceinte dans le champ situé à côté du lotissement de l'impasse des Martyrs).

Le jour de Pâques, au cours du tournoi qui regroupait la fine fleur de la chevalerie Champenoise dans la prairie bordant les remparts de sa bonne ville de Troyes, Etienne de Vermandois referma trop vivement son armure après avoir soulagé un besoin naturel... Le pauvre n'eut donc pas de fils pour lui succéder. Les prédictions de Nostradamus annonçaient l'accident en ces termes

De l'an Mil la pâque verra douleur cruelle couper de la Champagne les raisins avant l'heure.

La place nous manque pour citer les innombrables catastrophes qui ont marqué l'an Mil. Nous terminerons par ce fait divers hautement symbolique :

En ces temps de crainte et de contrition, un ermite du nom de Guillaume ou Guillaumi s'était retiré en un bois dominant la ville de Troyes, à deux lieues de sa cathédrale. Ce saint homme sortait de sa retraite pour assister aux offices dans la modeste église de Creney, qui n'était alors qu'une chaumière semblable aux autres maisons du village. On le respectait beaucoup pour sa foi, et aussi parce qu'il avait le pouvoir, par la seule force de son regard, d'apporter remède aux femmes qui ne pouvaient avoir d'enfants, et le fait est que le chemin qui menait à sa hutte était très fréquenté par les personnes en quête de remède. Or, à la fin de cet an maudit, le bon peuple de Creney fut surpris de ne point voir Guillaumi à la messe de minuit. On pressentit un drame, mais le froid très vif et l'abondance de loups firent remettre au lendemain l'envoi de secours. Et quand, au petit jour, les sauveteurs arrivèrent sur place, il fallut bien se rendre à l'évidence : le froid avait fait son oeuvre Guillaumi était gelé (Bibliothèque de Troyes, parchemins, liasse 48/6).